28/04/2010

J'étais assise au bord de l'Amblève...

J'étais assise au bord de l'Amblève…

 

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            J'étais assise au bord de l'Amblève et je lisais. Soudain, levant la tête, je vis un homme, habillé de bure, marcher vers moi. Il avait l'air très âgé, sa barbe était aussi blanche que l’auréole de ses cheveux, mais son regard pénétrant et ses yeux, brillaient d'intelligence. Sur ce sentier, le long de la rivière, peu de gens passaient et j'aimais cet endroit tranquille, le bruit de soie de l'eau, les reflets du soleil et des arbres, que les remous agitaient, comme le souffle du vent. Je posai mon livre sur le banc vermoulu, à mon coté, et regardai approcher cet homme, étrangement vêtu, qui vers moi s'avançait.

--"Enfant, me dit-il, l'Abbaye est elle proche? Je viens de loin, j'ai beaucoup marché. J'ai faim et je suis fatigué. L'hospitalité des moines est légendaire. J'ai hâte d'arriver."

--"L'hospitalité des moines? fis-je, interloquée. Il y a bien la cafétéria…"

--"Hâtons nous, dit l'homme, conduis-moi, enfant."

            Subjuguée, je me levai, oubliant mon livre, et je suivi le chemin vers la ville et l'Abbaye, l'homme sur mes talons. Au fur et à mesure que nous avancions, j'entendais des bruits de pics et de marteaux, des éclats de voix, des exclamations. Tiens, pensai-je aussitôt, les archéologues qui fouillent l'emplacement de l'ancienne église abbatiale ont probablement fait une découverte. Et je marchai plus vite, curieuse de connaître la cause de cette soudaine agitation. J'arrivai enfin, là où se dressait l'Abbaye, si bien rénovée depuis peu, près des restes de l'ancienne église et du nouveau chantier de fouilles. Alors là, (Croyez-moi ou pas, je n'en revenais pas moi-même!) ce fût le choc de ma vie : d'Abbaye point, d'église non plus, mais un énorme chantier. Des ouvriers colletaient des pierres sur des chariots branlants, d'autres piochaient avec ardeur dans la terre caillouteuse, certains se promenaient en déroulant un plan, brandissant une équerre gigantesque, discutant entre eux avec animation. Sur le coté, des madriers énormes attendaient, entassés. Je restai là, bouche bée. Que s'était il passé pendant que je lisais, tranquille, au bord de la rivière?

            A cet instant, parut un moine qui traversa le chantier à grands pas. Un gros chien le suivait. Il interpellait les ouvriers, jetait un œil sur leur travail et continuait son chemin vers les porteurs de plan et d'équerre. Il passa devant moi, sans me voir, en me marchant presque sur les pieds.

--"Qui est ce malotru ?" dis-je, effarée, et que diable se passe t’il ici?"

--"Cet homme s'appelle Remacle, me dit soudain mon compagnon, qui m'avait rejointe. Il est malvenu de ta part d'invoquer ici le Diable. Ce chantier est celui de la fondation de l'Abbaye et de son église. Le Diable, m'a-t-on dit, essaya il y a peu, de tout détruire, avec une pierre énorme qu'il portait sur son dos.  Oh, bien entendu, Remacle l'en empêcha, par ruse."

            Que me racontait cet homme ? Tous les enfants de Stavelot connaissent cette légende. Les gens de Wanne ont même essayé de nous la voler. C'est pourquoi deux "Pierres du Diable" se dressent sur les collines, de part et d'autre de l'Amblève. (Bien sûr, c'est la nôtre la vraie !). Quel rêve étrange étais-je en train de vivre ? Je fermai un instant les yeux, espérant, quand je les aurais ouverts, voir l'Abbaye et les ruines de l'église telles que je les connaissais.

            Mais ce fût en vain. Quand je les rouvris, je vis le même spectacle et l'homme insolite, qui semblait rire dans sa barbe. Je le regardai, éperdue, ma raison vacillant. Il se mit à rire tout de bon, et, me prenant par la main, me conduisit sur la colline, où la ville s'élevait par étage, maisons à colombages, façades cachées sous l'ardoise, toits gris et petites rues aux pavés inégaux. Nous arrivâmes sur la place, où se dressent le Perron et sa fontaine murmurante. Je me retournai vers ce qui, un peu avant, n'était qu'un chantier bourdonnant et je vis, stupéfaite, l'Abbaye et  l'église, avec son clocher qui atteignait le ciel, et l'immense portail d'entrée. Un cortège arrivait par le Chatelet, passait sous l'arvô et entrait dans la cour. Des gens surgirent soudain autour de nous. Ils s'interpellaient, disant que c'était leur Prince Abbé revenant de voyage. J'appris ainsi qu'il possédait des Abbayes en d'autres endroits, qu'il était le conseiller de l'empereur et passait son temps à courir d'ici à là, tantôt à la cour de l'empereur, tantôt à Corvey, ou  en Italie, à Byzance même, disait-on autour de moi. Mais il préférait Stavelot, où il était né. (Comme je le comprenais ! J’ai cette ville dans la peau. Mais je m'égare). J'écoutais, je regardais et ne cherchais plus à savoir comment et dans quel repli du temps j'étais soudain tombée.

--"Il ne reviendra pas de son prochain voyage", me glissa mon étrange compagnon, " Il a ramené ce jour les derniers trésors qu'il a trouvés ou fait faire, pour la gloire de son Abbaye bien aimée".

--"Qui est cet abbé ?", demandai-je, tout en pensant que j'aurais dû le savoir.

--"Wibald" me fût-il répondu.

            La mémoire me revint d'un coup, bien sûr Wibald ! En ce moment même l'Abbaye abrite une exposition sensationnelle à son sujet. Je l'avais visitée, pas plus tard qu’ hier. Et maintenant il venait d'arriver, bien vivant ! Je regardai mon compagnon avec effarement : qui était-il ? Comment, avec lui, me promenai-je dans le passé de ma ville? Tout compte fait, pensai-je, pourquoi ne pas en profiter ? J'exprimai alors le désir de voir cet Abbé.

--"Allons-y", dit-il. Je cru voir une lueur de malice dans son regard, tandis qu'il me répondait. Nous descendîmes vers l'Abbaye  et nous entrâmes sans problème par la porte de la bibliothèque. Nous gagnâmes  le cloître et soudain, je me retrouvai en plein dans l'exposition et, devant moi, je vis la tombe ouverte de l'Abbé Wibald et ses ossements poussiéreux.

            Je crois que je deviens folle, pensai-je. Un café bien fort devrait remettre les choses à leur place dans mon cerveau brumeux. Je pris le chemin de la cafétéria et me heurtai à un cortège de moines qui marchaient en chantant des psaumes en Grégorien. Un Abbé les suivait, avec sa mitre et sa crosse. On dirait Saint Popon, pensai-je. Puis je me rendis compte qu'en fait, il ressemblait furieusement au buste-reliquaire à l'effigie du saint que j'avais pu voir souvent, porté en procession, avec la châsse de Saint Remacle et d'autres trésors de l'église Saint Sébastien, lors des Fêtes Septennales.  Il en avait le même regard innocent et les bonnes joues rondes et roses. Quand un enfant se portait bien, chez nous, il était toujours une grand-mère pour dire, avec admiration, qu'il avait une mine de Saint Popon. 

            J'avais de plus en plus besoin d'un bon café, cela devenait presque une obsession. Il semblerait que mon compagnon  avait le pouvoir de lire mes pensées. Nous nous trouvâmes, à l'instant, assis dans la cafétéria. Devant moi fumait un café bien noir et lui, tranquille, savourait une "Brune de St Remacle", à petites gorgées.  Je regardai autour de moi. Tout était à sa place : le comptoir avec les serveurs qui essuyaient des verres, d'autres personnes qui lisaient ou rêvaient devant leur tasse. On entendait des conversations feutrées, puis un éclat de rire. –"On dirait qu'il va pleuvoir" dit quelqu'un. Un petit garçon s'approchait, avec un Blanc Moussi de bois,  qu'il agitait comme une marionnette. Sa maman venait sans doute de l'acheter, au shop du musée.

            Le café me fait du bien, pensai-je. Je crois bien que j'ai rêvé. A ce moment, l'homme étrange m'entraina dehors.

 Ce que je vis alors n'étaient pas les ruines habituelles et bien arrangées de l'église abbatiale, avec les tronçons de colonnes et le chœur figuré par des élévations de béton. C'était des ruines encore fumantes, des pans de mur effondrés, un amas de pierres et de débris de vitraux. Seule restait debout la tour d'entrée, d'où s'envolaient des oiseaux, effrayés et criards.

–"La révolution est passée par ici" me dit mon compagnon. "Tous les trésors amassés par Wibald et les Princes Abbés qui lui succédèrent, sont maintenant dispersés dans le monde entier. Les moines ont sauvé ce qu'ils ont pu mais, hélas, il y en avait tant !"

            Etourdie, j'avançais comme une somnambule. Nous avons traversé les ruines et gagné la ville. On entendait des flons-flons et nous vîmes passer devant nous une foule joyeuse diversement habillée,  entraînée par des musiciens tapant fort sur leur tambour et soufflant dans leurs instruments brillants, les joues rouges et gonflées. Je me retournai vers les ruines de l'église et je ne vis plus que la tour dressée et des pigeons qui fuyaient, réveillés par le bruit. Parmi les participants à la fête, j'aperçu un jeune garçon qui entrainait une fillette,  habillée comme les danseurs de Maclotte, avec des bottines noires, une jupe de serge, un foulard coloré sur son chemisier, et sur la tête, un barada, bordé de dentelle. Ils riaient tous les deux et, laissant là le cortège, ils disparurent au tournant d'une rue. Je ne sais pourquoi, un  nom me vint à l'esprit : Guillaume Apollinaire. Ce garçon, c'était lui et la fille, la Mareye du poème, j'en avais la conviction. J'aimai cette idée de les avoir vus. Ils devaient courir vers la forêt, là haut sur la colline, peut-être se rouler sur la mousse, et s'embrasser, la bouche barbouillée de myrtilles. Sans doute cueillerait-il là ce brin de bruyère pour cette fille qu'il ne reverrait pas. Demain, à l'aube, il partirait,  à la cloche de bois.

Une charrette passa, tirée par un cheval fait de mots qui s'écrivaient sur le bleu du ciel. Plus rien ne pouvait à présent m'étonner après tous ces évènements, vécus en cascade désordonnée. J'avais vu Remacle et Wibald, Popon et  maintenant Apollinaire, alors pourquoi pas ce cheval qui trottait sur ses jambes en écriture renversée?

             Avec mon compagnon, j'ai vu bien d'autres choses, bien d'autres gens : les tanneurs près des étangs gelés et les tanneries aux toits de guingois sur leurs murs en colombages; les paysans coupant le foin, rentrant leurs vaches; les gens de la ville qui couraient à leurs affaires;  j'ai vu l'hiver tout blanc et l'été sur les collines; le soleil se lever et se coucher un grand nombre de fois, allongeant les ombres des arbres sur les prairies rousses ; j'ai vu la vallée se noyer dans le brouillard et rendre toutes choses fluides et immatérielles ; j'ai vu la pluie faire reluire les toits d'ardoise des maisons, glisser les pavés sous les pas et sauter pieds joints dans les flaques, où la lune se regarde, effarée, entre deux nuages gris. J'ai vu des jours sombres, entendu des bruits de bottes, des tirs de mitraillette et des cris de douleurs. J'ai vu ce que m'avaient raconté ceux qui avaient échappé aux massacres. Je me suis assise sur le bord de la fontaine, sur la place, et j'ai pleuré.

            L'autre, celui qui m'avait suivie, (ou emmenée, je ne savais plus !) me prit par la main. –"C'était hier, dit il, et nous sommes demain". Où donc est aujourd'hui ? pensai-je, tandis qu'il m'entraînait dans la ronde des Blancs Moussis, soudain apparus. J'ai dansé avec eux autour du perron, les cheveux  remplis de confettis.

             Je me suis retrouvée, assise sur un vieux mur moussu et j'ai contemplé la ville à mes pieds.  Je la voyais au fil du temps, changeante mais toujours la même, avec les mêmes gens, habillés autrement mais si semblables à eux-mêmes. Je me suis dit que j'avais de la chance d'habiter ici. Je ne m'étonnais plus de rien, ni de mon compagnon étrange. Il me suivait dans mes rêves ou me prenait dans les siens. Hier, aujourd'hui, demain, je ne savais plus où j'en étais et cela m'était égal.

            J'ai ouvert les yeux au bord de l'Amblève. Mon livre gisait sur le banc, à coté de moi et l'eau coulait dans l'ombre, avec un bruit de soie. Le soleil, au couchant, éclairait encore le haut de la colline et les toits du village de Somagne.

Comme le temps a  passé ! dis je tout haut, j'ai dû m'assoupir. Et d'un coup me revint tout ce  que j'avais cru voir. Ce n'était donc qu'un rêve, pensai-je.

            Mais, comme je tournai la tête, vers le sentier qui borde la rivière, je cru voir s'éloigner la vague silhouette d'un homme très vieux qui marchait d'un bon pas, la barbe et les cheveux dans le vent.

 

☺☻☼☺☻

 

 

07:44 Écrit par Marie-Claire Schùermans dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

23/04/2010

Atelier d'Ecriture

Atelier d'écriture

 

            Perplexe. Elle regardait les petits papiers où, sur chacun, une phrase était griffonnée. Et ces autres, avec des images en noir et blanc. En noir et blanc! Elle qui ne rêvait qu'en couleurs!

             Qu’allait-elle faire avec tout ça? Les autres écrivaient avec application, certaines, le nez en l'air et le stylo aussi, réfléchissaient, ou rêvaient peut être, qui sait? Elles avaient d'autres phrases, sans doute plus belles ou plus gaies. Elle relut les siennes, l'une après l'autre, avec application. Noir et blanc. Les phrases aussi étaient en noir et blanc, sans rire, sans chanson, sans soleil et sans joie.

            Perplexe. Elle avait les doigts sur le clavier de son portable et contemplait d'un air incertain la page blanche sur l'écran. Elle n'avait encore rien écrit. Un éclat de soleil, lancé par une fenêtre que quelqu'un ouvrait, dans la maison en face, ricocha sur ses lunettes. Elle leva la tête. A travers le carreau, le ciel était si bleu. Elle songea à Verlaine : "Le ciel est par dessus les toits, si bleu, si calme…" On entendait les rumeurs de la ville, le bruit de ferraille du tram, un klaxon impatient, la pétarade d'une mobylette. 

                Dans la pièce, il n'y avait aucun bruit. Elle vit la fille aux cheveux noirs parler à sa voisine, si bas qu'on voyait seulement sa bouche articuler Dieu sait quoi. La voisine  étouffa un éclat de rire et jeta un coup d'œil inquiet aux alentours. Personne ne semblait l'avoir entendue. Soulagée, elle replongea son nez sur la page où courait un gribouillis de mots.

                   Des mots! Mais oui, bien sur, les phrases étaient faites de mots!  Est-ce que les mots étaient noirs eux aussi? Ce Noir qui règne sans partage sur la Nuit, le Brouillard, le Deuil et les Chagrins? Les engloutissait-il, comme un trou noir avale les galaxies?

                    Le laisserait elle faire, sans rien tenter? Elle reprit les phrases l'une après l'autre. Leur sens importait peu. Elle chercha les mots qui en valaient la peine, ceux qu'elle allait sauver de l'anéantissement. Dans la première, elle trouva  idée et aiment, dans une autre: lumière, puis animal, aimer, et enfin les rues de la ville.

                     Les rues de la ville. Son regard tomba sur la photo qui représentait une rue sombre, noyée de pluie. L'image s'anima dans sa tête, elle vit un chien tourner le coin, en trottant, son derrière de travers, et la lumière pale d'un réverbère tomber dans les flaques avec la pluie.

                     Mais ce n'était pas là, la rue qu'elle aimait. C'était triste à pleurer. Sombre. Inquiétant. Et les mots employés n'étaient pas sauvés. Elle secoua la tête pour en faire tomber cette idée qui venait de l'image en noir et blanc. Noir et blanc…

                  Une explosion de couleurs envahit son esprit. Elle vit soudain la même rue, un jour d'été. Etroite, elle gardait une certaine fraîcheur entre les maisons à encorbellement qui se disaient bonjour d'une fenêtre à l'autre. Le soleil éclairait vivement les sculptures en bois peintes et les fleurs dégringolant des jardinières, dans un éblouissement de vert et de rouge éclatant, tandis que sur les pavés en bas, l'ombre propice sautait, de ci de là, sur  les flaques de lumière chaude. Elle avait aimé cette rue, cette ville. Et bien d'autres qui lui ressemblaient.

                  Sans qu'elle s'en rende compte, ses doigts courraient sur le clavier du portable et la page de l'écran s'animait. Elle avait oublié l'atelier, les autres, la fille aux cheveux noirs, les rumeurs de la ville. Elle marchait, la main dans la main de celui qu'elle aimait, à travers toutes ces rues qu'ensemble ils avaient parcourues, au long des années, depuis si longtemps.

                   Et le vent leger des beaux jours s'est levé, les phrases et les mots et les photos, de noir et blanc devenus couleurs, se sont envolés pardessus les toits de la ville. Avec un grand rire, elle les a suivis, son portable sous le bras.

 

8:8:J8:8:

09:51 Écrit par Marie-Claire Schùermans dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Souvenir pour Cindy

Souvenir pour Cindy

 

 

 

Ce matin là, un matin comme les autres, j'ai ouvert les yeux et j'ai vu ma soeur se regarder dans la glace en faisant des mines, comme à chaque fois qu'elle se croyait seule ...

 

Mais, il faut d'abord que je t'explique : il y avait beaucoup d'enfants chez moi.

J'avais deux soeurs et trois frères taquins, tous plus grands que moi. Ils semblaient me considérer comme un objet, me cajolant, jouant avec moi, ou bien m'écartant sans ménagement suivant leur humeur, sans jamais me demander mon avis.

Pour être tranquille, je me cachais en‑dessous du piano avec des coussins, des livres et Viviane, ma poupée chérie. Je riais tout bas quand je les entendais m'appeler. Silencieuse comme une petite souris, je me gardais bien de sortir de mon trou douillet.

 

Petite fille souvent seule, j'avais du temps pour rêver.

J'imaginais des choses qui parfois me faisaient rire et les autres pensaient que j'étais un peu folle.

Mon invention préférée était de m'imaginer que j'étais une magicienne. Tout ce qui me passait par la tête, même les choses les plus farfelues, se réalisaient aussitôt.

Par exemple, les chicons détestés, dans mon assiette se changeaient en crème au chocolat et pour punir mes frères de leurs taquineries, je les transformais sans pitié en grenouille.

C'était un jeu si amusant que j'y jouais toute la journée, à la maison, à l'école, et au parc devant chez moi, où ma trottinette devenait moto, auto, avion, au gré de ma fantaisie.

Transformer les choses et les gens dans ma tête était devenu plus qu'une habitude, presqu'un réflexe.

 

C'est pourquoi, ce matin là, en me réveillant, quand j'ai vu ma soeur se regarder dans la glace en faisant des mines, j'ai pensé tout de suite "que son nez s'allonge comme celui de Pinocchio."

Alors, crois‑moi ou pas, mais j'ai eu la surprise de ma vie : son nez est devenu VRAIMENT très long ! Le plus étrange était qu'elle semblait n'avoir rien remarqué.

Je me frottai les yeux, pensant rêver. Mais non ma soeur et son long nez sortirent tranquillement de la chambre pour descendre déjeuner.  Je n'en revenais pas !

Plus tard, à table, mon frère se mit à me chatouiller le cou pendant que je buvais mon lait. Bien sûr, j'ai renversé et maman m'a  grondée. Sans réfléchir, j'ai pensé "grenouille". Mon frère disparut aussitôt. Et c'est à une grenouille bien verte que papa a donné une tartine de confiture, comme si c'était tout naturel.

 

A l'école, j'ai vécu un vrai cauchemar. Je n'osais plus penser à rien, car, aussitôt, tout se réalisait.

Quand Nicole la plus sotte de la classe, répondit à la maîtresse que 2 et 2 faisaient 5, je pensai étourdiment "Quel âne !"

Malheur, un âne, un vrai, se trouva assis à côté de moi...

Le plus drôle (ou le plus terrible) fut quand la maîtresse se trouva transformée en poule parce que j'avais pensé qu'elle faisait exactement le même bruit qu'une poule en se fâchant.

Le jeu avait tout à fait cessé de m'amuser. J'aurais bien voulu tout arrêter. Mais comment s'arrêter de penser ? Surtout que des choses de plus en plus folles me venaient à l'esprit.

A la sortie, dans les rangs, il y avait, outre l'âne et la poule, un cochon rose, deux chats, quelques souris et... un hippopotame!

 

Je rentrai chez moi en courant.

J'étais bouleversée, d'autant plus que le bus qui passait avait maintenant mille pattes, tandis que la boîte aux lettres au coin de la rue tirait la langue en roulant des yeux comme des billes.

Je me jetai en pleurant dans les bras de maman.

 "Je voudrais que tout redevienne normal!" criai‑je.

"Je pense que tu as de la fièvre" dit­-elle, doucement en posant sa main sur mon front.

 

J'ouvris les yeux. C'était le matin. Le soleil  entrait tout content dans ma chambre et promenait ses doigts dorés sur l'étagère avec mes livres, sur mes habits et sur mes jouets au bout du lit.

Ma sœur se regardait dans la glace et son nez était tout mignon, comme toujours.

 

"J'ai fait un cauchemar" pensais-je.

Tout cela n'était qu'un rêve affreux! Je sautai de mon lit toute heureuse et courut embrasser ma sœur, en me jurant de ne plus jamais rien inventer.

 

Seulement, il faut bien avouer que je n'ai pas tenu ma promesse.

Même à présent que je suis une grand-mère, quelque part dans ma tête, je crois que je suis restée une petite fille car il m'arrive encore de rire toute seule à cause des inventions farfelues qui me viennent à l'esprit.

 

Il faudrait pourtant que je fasse attention de ne plus traiter Yannick, mon petit‑fils, de cornichon !

On ne sait jamais...

FIN

 

 

 

09:48 Écrit par Marie-Claire Schùermans dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

10/04/2010

La Lettre


La lettre

 

Cette nouvelle contient une part de vérité. En évacuation, en 1940, nous avons vécus un temps dans un endroit semblable et maman  a bien reçu un jour cette lettre

Dans cette nouvelle les personnages sont imaginaires quoique j’aie vraiment décrit papa et les sentiments qui nous unissaient. Je me suis mise à la fois dans le personnage de la petite fille et dans celui de la mère.

 Ce jour‑là, Mère reçut une lettre ...

 Nous habitions sur la dune, dans une maison de bois. Nous n'avions là, ni voisin, ni ami, nous ne connaissions personne. Le chemin d'Arcachon venait mourir à notre porte, et, derrière nous, un sentier, courant à travers les pins, menait à l'océan. J'entends encore sa grande voix qui enflait à mesure que nous en approchions. Mon coeur battait de bonheur et d'effroi au spectacle de ses vagues si hautes, du gris à l'infini où le ciel se noyait et de l'écume blanche qui me léchait les pieds.

 La plage était déserte en ces heures troublées. Seules les mouettes y laissaient la trace éphémère de leurs pas. Souvent, je restais là, immobile, à faire couler le sable entre mes doigts, m'emplissant les yeux de rêve et de beauté, comme on boit à une source. Je suivais le vol léger des oiseaux marins, portés par les caprices du vent. J'imaginais une voile blanche à l'horizon et je voyais au loin surgir des îles.

L'un de nous venait alors me chercher. Je suivais, docile, sur le sentier, racontant des choses sans importance, tandis que mon esprit restait sur la plage à regarder le soir endormir le soleil.

Y avait‑il longtemps que nous habitions là, au bout du monde, au bord du rêve ? Qu'est le temps pour un enfant ? Il vit chaque seconde comme une bienheureuse éternité.

 J'étais née au bord d'un fleuve sage, coulant, paisible, entre deux murs. Mon horizon était fait de collines, avec des maisons partout, et ma plage, de rues tranquilles bordées de magasins dont j'apercevais les vitrines en me haussant.

Soudain, la guerre nous avait emportés au loin, pour nous laisser, dans un remous, sur cette dune, à des années lumière de chez nous.

Je me souviens de notre départ. Le ciel était bleu, presque blanc, au‑dessus de la ville. Le soleil chauffait déjà le toit de la voiture. La guerre avait un goût de vacances. Nous étions partis au petit matin. Mon frère conduisait, Mère me tenait sur ses genoux et mes soeurs se serraient derrière au milieu des paquets. En me retournant, j'avais vu mon père sur le seuil, en uniforme, devenir de plus en plus petit jusqu'à ce qu'un tournant nous le déroba.

Le voyage nous sembla très long et les choses que nous vécûmes, effrayantes à bien des égards. Cependant, Mère était là. Près d'elle, nous n'avions pas peur. Finalement,  après combien de jours ?...  nous arrivâmes dans cette maison, hors du monde, hors du temps.

 Endormie la veille dans la voiture cahotante, j'ouvris sur l'aube des yeux étonnés, couchée dans un lit douillet. Par la fenêtre ouverte me venait une senteur puissante d'iode et de sel. Un calme depuis longtemps oublié, emplissait mes oreilles de silence. Il me semblait qu'un ouragan nous avait déposés là, comme du bois flotté sur la plage, après la tempête. Depuis ce jour, nous vécûmes heureux en cet endroit. Père nous manquait, bien sûr.

Cependant, avec son calme et son courage tranquille, Mère recréait autour de nous l'univers de notre maison perdue. Comme par miracle, nous avions à manger tous les jours. Il y avait des choses que nous pouvions faire et d'autres pas. Mon frère taquinait mes sœurs, tout comme autrefois chez nous. Mère nous grondait si nous n'étions pas sages. Jamais dans son regard nous ne vîmes l'ombre de l'angoisse qui étreignait son cœur. Qui dira la puissance d'amour des gestes ordinaires ? Mère, tout simplement, remettait autour de nous les choses à leur place et la guerre ne nous parvenait que comme une rumeur lointaine. Nous vivions dans une bulle.

 Mon frère partait le matin travailler dans une ferme. Il nous rapportait des œufs, du lait, du beurre. Mes sœurs avaient emporté leurs livres de classe. Tous les jours, elles prenaient leurs leçons sur la terrasse. Assise dans un coin avec ma poupée, j'écoutais Mère expliquer tout avec patience.

J'étais avide d'apprendre. Ce qui était écrit me fascinait. J'aurais tout donné pour savoir lire. Hélas On me trouvait trop jeune. Pour me consoler, je me racontais des histoires et j'écrivais à Père des lettres d'amour sur le sable de la plage, que seul le vent comprenait, avant que les vagues ne les effacent.

Les jours se suivaient sans heurts. La guerre nous avait oubliés.

Jusqu'au jour où Mère reçu cette lettre.

 Pourtant, il me semblait bien improbable que quiconque connut notre adresse et le lieu de notre refuge.

Nous étions en train de déjeuner sur la terrasse. Mon frère avait congé. Mes sœurs se chamaillaient tandis que Mère riait d'une sottise que j'avais probablement dite.

 Alors, nous avons vu cet homme, à vélo, venir vers nous sur le chemin d'Arcachon. Sans me demander par quel miracle, j'imaginais que ce serait par là qu'un jour Père nous rejoindrait. Nous resterions alors ensemble pour toujours dans la maison sur la dune.

J'aimais Mère par‑dessus tout. Mais d'autres liens m'attachaient à lui. Il me paraissait si grand, fort comme un arbre. Ma main tout entière disparaissait dans la sienne quand nous marchions ensemble, un pas pour lui, trois pas pour moi. Il était bourru et tendre, comme un ours bienveillant. Sa grosse moustache me chatouillait le cou quand il faisait semblant de me manger, à mon délicieux effroi. Il me prenait sur ses genoux et me racontait des histoires quand je me glissais dans son bureau pendant qu'il travaillait, au mépris des tabous les plus sévères. Lui seul avait la patience de répondre à tous mes "pourquoi ?" Oui, Père me manquait mais je croyais fermement qu'il allait bientôt venir.

 C'est pourquoi je cru d'abord que c'était lui, là‑bas, sur ce vélo, qui arrivait enfin.

J'avais imaginé depuis longtemps la scène : En le voyant, Mère dirait : "Ah, mon Dieu! Robert!"  Mon frère se lèverait vivement en rougissant très fort. (Il adorait Père comme un dieu mais il en avait une peur irraisonnée). Mes sœurs ouvriraient en chœur une bouche identique et stupéfaite. Moi, je ne dirais rien. Je resterais assise à le regarder venir et c'est sur moi que se poserait d'abord, avec quel amour ! le regard tendre de ses yeux bleus.

Mais l'homme à vélo, qui venait d'Arcachon, nous était inconnu.

Il tendit une enveloppe à Mère, sans rien dire, et s'en fut si vite que nous aurions pu croire que nous l'avions rêvé s'il n'y avait eu cette lettre.

Mère avait gardé son visage habituel, à peine avait‑elle eu l'air étonné. Comme si ce fut pour nous très ordinaire de recevoir du courrier. Cependant, son cœur avait cessé de battre tandis qu'elle ouvrait l'enveloppe en s'efforçant de ne pas trembler. Dépliant la lettre, elle sembla s'y reprendre à plusieurs fois pour la lire et nous vîmes son regard, soudain affolé, courir d'une ligne à l'autre. Personne ne bougeait. Mon frère était devenu tout blanc. Les mains de mes sœurs s'étaient subrepticement unies sous la table. Moi, je tenais sottement ma tartine à mi‑chemin de ma bouche ouverte. Il me semblait que nous resterions toujours comme cela, soudain pétrifiés par le pouvoir maléfique de cette chose écrite dont nous n'avions cependant pas encore connaissance.

 Enfin, Mère posa la lettre sur la table et se leva sans rien dire. Elle descendit lentement l'escalier de la terrasse et prit le sentier qui menait à la plage. Nous ne bougions toujours pas, paralysés. Je me souviens qu'alors, une mouette passa au‑dessus de la maison en riant. Mon frère nous regarda comme quelqu'un qui s'éveille. Il prit la lettre, y jeta un coup d’œil, la passa à mes sœurs qui la lirent très vite, à leur tour. Ils se levèrent en l'abandonnant sur la table et partirent en courant rejoindre notre Mère. Personne à ce moment, n'avait paru se souvenir que j'existais. Je restai seule avec ce papier qui me brûlait les yeux et que je ne savais pas lire. Nous étions tellement heureux, il n'y avait pas cinq minutes.

Pourquoi avait‑il fallu que cette lettre arrive, et que voulaient dire les mots écrits que j'essayais d'épeler sans parvenir à leur donner un sens ?

 Les autres ne revenaient toujours pas. J'étais toute seule avec cette lettre de malheur.

 Il me vint à l'esprit qu'il me fallait, comme Mère, remettre les choses à leur place. Il fallait, en quelque sorte, remonter le temps, revenir à cette minute où rien n'était encore arrivé, où la lettre n'avait pas encore de réalité. Il fallait donc qu'elle ne soit plus là quand les autres reviendraient. Que faire ? La rendre à cet homme qui l'avait apportée ? Il était déjà loin, peut‑être à Arcachon Quelque chose me disait de ne pas aller par-là : la guerre y était, pensais‑je. Oui, mais puisque la lettre venait de la guerre, ne fallait‑il pas la lui rendre pour nous en débarrasser ?

 Sans réfléchir davantage, je me mis en route, l'enveloppe serrée dans ma main. Combien de temps ai‑je marché ? Il faisait un temps lumineusement beau. Il y avait des fleurs sur les talus : des coquelicots, des marguerites et de merveilleux papillons posés dessus comme des bijoux. On entendait "zonzonner" les insectes dans l'air léger.

Je voyais sur la route miroiter des mirages à cause de la chaleur. Des oiseaux, très hauts, passaient en criant. Tout était tellement paisible ! Où donc était la guerre ?

Je finis par arriver sur une plage que je n'avais jamais vue. Elle entourait un bras de mer dont je voyais au loin l'autre bord. L'eau léchait l'estran d'une langue paresseuse. Une compagnie de mouettes vaquait à ses occupations sans faire attention à ma présence. Elles se laissaient porter sur l'eau ; presque immobiles, ouvrant parfois une aile, comme une voile.

 J'avais oublié pourquoi j'étais là. Il n'y avait personne alentour. Le sable était doux et chaud entre mes orteils. Fatiguée, je me couchai, ouvrant les yeux sur le ciel où dérivaient de petits nuages blancs ; j'imaginais qu'il était un miroir gigantesque où se reflétaient la mer et les oiseaux ; je ne savais plus où était le haut et où était le bas. Je me sentais dériver, moi aussi, vers d'improbables rivages.

Peut‑être ai‑je dormi ? En tout cas, j'ai du fermer les yeux un moment. Je me souviens du paysage aux couleurs inversées (comme sur le négatif d'une photographie) qui dansaient derrière mes paupières closes. Sur le tout flottait, souriant, le visage de mon père.

 Alors me revint brusquement le souvenir de la lettre.

 Un moment, j'espérai l'avoir perdue. Mais je la trouvai près de moi, sur le sable. Qu'allais-je en faire ? Je fus tentée de creuser un trou pour l'enfouir. J'imaginais déjà les crabes la grignotant, signe par signe, jusqu'au dernier petit point. Ou bien, la déchirerais‑je et confierais‑je les morceaux au vent ? Il les emporterait loin sur la mer. Sur quel rivage atterriraient les mots inconnus et maléfiques ? Etrangement, je ne pouvais me résoudre à rien. Quel lien subtil y avait‑il entre cette lettre et moi ?

 A ce moment, j'entendis mon frère crier mon nom. Il fallait que je me décide.

Une idée me vint en voyant ma poupée assise à côté de moi sur le sable (elle ne me quittait ni de jour, ni de nuit) : je cachai la lettre sous sa robe.

 En apparence, rien ne changea dans les semaines qui suivirent. La bulle s'était à nouveau refermée sur nous. Mais je sentais son extrême fragilité.

Je sus que Mère cherchait la lettre. Curieusement, personne ne songea à me demander si c'était moi qui l'avais prise ! A des bribes de conversations entendues le soir, par la fenêtre de ma chambre, je compris que Mère aurait voulu écrire à ceux qui la lui avaient envoyée. J'ignorais dans quel but. Je pensais alors que nous resterions dans la maison sur la dune tant qu'elle ne l'aurait pas retrouvée. Je ne désirais pas autre chose, car j'espérais toujours que Père viendrait nous rejoindre.

 Cependant, lorsque je voyais Mère si triste, malgré les efforts qu'elle faisait pour nous le cacher, j'étais tentée de lui rendre la lettre. Une fois ou deux, j'essayai même de lui dire où elle se trouvait. Mais elle ne m'écouta pas, perdue de plus en plus souvent dans un rêve où nous n'avions nulle part.

 Personne ne semblant plus faire très attention à moi, je passais mon temps sur la plage, face à l'océan, ou sur la dune près de la maison quand il y avait trop de vent. La lettre, sous la robe de ma poupée, pesait bien lourd ! J'aurais tant voulu savoir ce qu'elle contenait !

 Je décidai alors d'apprendre à lire. Je connaissais depuis longtemps les lettres grâce à un abécédaire rempli d'animaux aux noms étranges (comme Zébu ou Wapiti). Mon frère me l'avait lu si souvent que je le connaissais par cœur. J'avais aussi d'autres livres illustrés. Je réussis sans peine à épeler, mais je n'arrivai pas à relier les lettres entre elles pour faire naître les mots. Quelque chose m'échappait. Je n'osais en parler à mon frère de peur qu'il ne devine mon secret. Mère était inaccessible.

Avec prudence, j’entreprit mes sœurs l'une après l'autre quand d'aventure elles n'étaient pas ensemble. Dociles et gentilles, elles me lisaient sans étonnement les mots des livres que je leur montrais. Bientôt, un déclic se fit dans ma tête . J'eus la clé de la lecture.

 Pour être certaine de ne pas me tromper, après avoir lu quelque chose à part moi, je demandais à mes sœurs, d'un air innocent, ce qui était écrit là. C'était devenu pour moi un jeu merveilleux. Je faisais des progrès rapides. Quelle joie quand je m'aperçus que non seulement je savais lire mais que je comprenais ce que je lisais ! J'emportais mes livres sur la plage ou dans les dunes et je ne tardai pas à savoir les lire en entier

Bientôt, je me risquai même à emprunter ceux de mes sœurs. Parfois, je les voyais de loin en secouer les pages remplies de sable. Mère les grondait pour leur manque de soin. J'avais des remords, certes, mais je gardais mon secret. J'étais si contente que j'avais presque oublié pourquoi j'avais entrepris ce travail ardu.

Un après midi, sur la plage, à l'abri des regards, je décidai enfin de lire la lettre. Les mots étaient difficiles. Je mis du temps à comprendre. Mais quand j'eus terminé, je regrettai aussitôt amèrement d'avoir appris à lire !

A travers un rideau de larmes, je voyais Père, debout sur l'eau, s'éloigner de moi de plus en plus, devenir petit, petit, se noyer et disparaître. Mon regard incrédule fouillait l'horizon où le ciel vide rejoignait la mer immobile et nue.

Un temps infini passa. Ou bien, juste une minute ?

 Machinalement, j'avais remis la lettre en place. Je me levai en frissonnant. Sans raison, j'avais froid tout à coup. Je tournai le dos à l'océan et pris lentement le chemin de la maison. Le vent était tombé. Le soleil glissait sous les pins une lumière oblique. La journée alanguie n'en finissait pas de finir.

 Je ne sais pas pourquoi je n'ai parlé à personne. Je crois que je leur en voulais parce qu'ils ne m'avaient rien dit. Plus silencieuse qu'une petite souris, je me réfugiais dans les coins où l'on ne pouvait me voir. J'observais les autres. Ils vivaient en apparence comme si la lettre n'avait jamais existé. Pourtant, je savais qu'elle était dans leur tête. Chaque mot qui la composait semblait posséder une vie propre. Mais quelle que soit la manière dont ils se mélangeassent, ils voulaient toujours dire la même chose. Et cette chose, je n'arrivais pas à la supporter. .

 Je ne riais plus, je mangeais du bout des lèvres. Je restais éveillée de longues heures, la nuit. Mon cœur faisait un tel bruit que je n'entendais plus rien d'autre. Mère était inquiète. Elle pensait que je couvais quelque chose. J'aurais voulu lui crier que je savais.

Mais j'avais commencé à me taire et maintenant, je ne pouvais plus parler.

 L'été touchait à sa fin. Parfois, à l'aube, la brume de mer envahissait la pinède. Comme un doigt sur une vitre embuée, les rayons du soleil l'effaçaient. Il ne restait sur l'herbe qu'un voile humide que la chaleur léchait. Mon chagrin s'engourdissait. il dormait d'un oeil dans ma tête, roulé en boule comme un gros chat. Je n'osais bouger. Un rien aurait pu le réveiller. Je n'allais plus sur la plage. Couchée, les yeux ouverts, il m'arrivait de rêver que j'avais rêvé la lettre. Je m'inventai un nouveau bonheur fragile dans lequel la maison sur la dune tenait le premier rôle.

 Il arriva un jour où mon frère revint plus tôt de son travail. J'étais assise là haut sur la dune avec un livre mais je ne lisais pas. Je regardais couler le sable entre mes doigts. Le soleil en illuminait les grains qui brillaient comme des diamants minuscules. Le cri de ma mère, puis ceux de mes sœurs me firent lever d'un bond. Mère embrassait mon frère en riant, mes sœurs pleuraient. Je pensais qu’ils étaient tous devenus fous.

 Le lendemain, on chargea la voiture. Je regardai disparaître dans la poussière de sable et la buée de mes larmes la maison sur la dune.

 Bien plus tard, quand nous arrivâmes enfin chez nous, ce fut Père qui nous ouvrit la porte ! Tandis que les autres lui sautaient au cou, je m’évanouis sur le trottoir en lâchant ma poupée. Quand je revins à moi, ils me regardaient tous les cinq comme si c’était la première fois qu’ils me voyaient. Père tenait la lettre en main. Il avait un drôle de sourire.

 « Tu n’es pas mort à la guerre ? » fis-je d’une toute petite voix.

« Tu vois bien que non » répondit-il.

 Puis il ajouta en toussotant :"Je crois, hum ! hum…...,je crois qu’il est grand temps que je te mène à l’école ! "

 

 13 la lettre

Fin

 Marie-Claire

07:20 Écrit par Marie-Claire Schùermans dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

08/04/2010

extraits de livres (2)

 Martin-Luther King"

La première dimension d'une vie achevée c'est le développement des capacités profondes de l'individu. Donnez-vous pour tâche de découvrir ce pourquoi vous êtes fait et alors consacrez-vous avec passion à le faire. Cet effort de progression vers l'achèvement de soi-même représente la longueur de la vie d'un homme.

La seconde dimension d'une vie complète c'est le souci qu'on a de son prochain et le fait qu'on s'identifie à lui. Reconnaître que l'humanité est une et avoir conscience de la nécessité d'un souci fraternel agissant pour les besoins essentiels des autres , voilà la largeur de la vie.

Reste la troisième dimension, la hauteur, les aspirations de l'homme vers les sommets. (Qui sont  pour les croyants la recherche de Dieu. Mais pour les autres, ce peut être cette recherche d'un certain absolu qui est personnel à chacun et qui vous dépasse. Je ne sais pas quel nom lui donner. Ceci est MON interprétation. MCL.)

Marcel Jouhandeau : Journaliers

…Léonor me dit:"Avouez, Jouhandeau, que tout vous amuse, que la vie pour vous est une fête." J'avouai que c'était là sans doute ma faiblesse. Alors, elle de protester que c'était ma force au contraire.

Clin d'oeilDepuis des années, cela date de mon adolescence, j'écris les titres des livres que je lis et parfois j'en copie des extraits qui m'ont frappée. j'en ai rempli des carnets entiers! Bien entnedu, depuis que j'ai un PC (il y a 8 ou 9 ans de ça) j'ai tout mis dedans! Et j'ai bien du plaisir à relire tout cela.

15:23 Écrit par Marie-Claire Schùermans dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Quelques extraits de livres

"Histoire d'une jeunesse" Canetti Elias

…En pratiquant les poètes comme d'autres la Bible, elle avait acquis la conviction que toutes les religions se valent. Elle pensait qu'il fallait se référer à ce qu'elles avaient en commun et régler sa conduite là dessus.  Des guerres sanglantes, impitoyables, avaient été menées au nom de telle ou telle religion, c'était une raison supplémentaire de s'en méfier. Sans  compter que la religion détournait l'homme de certaines graves questions qui restaient à résoudre. Elle était convaincue que les hommes étaient capables du pire; la preuve irréfutable de la faillite de toutes les religions résidait à ses yeux qu'elles n'avaient pu faire obstacle à la guerre. Quand des ecclésiastiques de toutes les confessions allèrent jusqu'à bénir les armes avec lesquelles des hommes qui ne se connaissaient même pas s'entretueraient bientôt, sa répugnance  grandit   au point qu'elle n'arrivait plus à la dissimuler entièrement.

Brown Dan

" Da Vinci Code"

…Ma chère Sophie, répliqua Langdon en souriant, toutes les religions du monde sont fondées sur des thèses fabriquées. C'est la définition même du mot Foi- l'adhésion à ce que l'on imagine être vrai et que l'on ne peut pas prouver. Toutes les religions, depuis celle de l'Egypte ancienne jusqu'au catéchisme moderne, décrivent Dieu à travers des métaphores, des allégories, des hyperboles. Ce sont des images qui permettent à l'esprit humain d'envisager ce qui est par définition inenvisageable. Les problèmes commencent lorsqu'on se met à croire à la lettre aux symboles qui ont été fabriqués pour illustrer des abstractions….

Giroud Françoise

"Ce que je crois"

Heureux…les sensualistes qui savent ordonner leurs plaisirs, les goûter par anticipation et les prolonger par l'évocation du souvenir. Je crois que chaque être humain dispose d'une certaine aptitude au bonheur et d'une certaine capacité à souffrir et que, quelque soit sa vie, il l'use en totalité.

14:59 Écrit par Marie-Claire Schùermans dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/04/2010

Merci aux commentateurs.

J'ai été fort surprise de voir, ce matin, que des personnes se sont données la peine de lire ce que j'écris et de commenter mes propos. Cela me fait grand plaisir. Aussi je vous en remercie bien sincèrement. J'écris surtout pour mettre de l'ordre dans mes idées. J'aime réfléchir à ce qui m'intéresse. C'est vraiment super de me rendre compte que ces réflextions ont été lues et commentées. Ayant à mon tour lu avec attention ces commentaires, j'aimerais y répondre.

Je vais commencer par "Chercheurd'or" (quel beau pseudonyme! ) je peux  vous confirmer que je n'ai aucun pouvoir de laisser ou non paraître les commentaires éventuels. Si je peux donner mon avis, bien entendu, je ne demande pas mieux que de les voir sur mon blog! C'est très enrichissant pour moi.  Venons-en au fond. Je trouve votre commentaire tout à fait bien fait et je ne peux que me dire tout à fait d'accord avec vous. Contrairement à ce que vous semblez avoir compris, j'attache une grande importance aux mythes. Je peux dire que cela me passionne. Et je n'ai jamais pensé une seconde que nos ancêtres étaient idiots,  à quelque niveau que ce soit dans le temps et l'espace. Par exemple, être crédule n'est pas pour moi une expression d'un manque d'intelligence. Si on essaye de se mettre dans les circonstances de la vie de nos lointains ancêtres, lorsque les phénomènes naturels ne pouvaient encore être expliqués, on comprend, bien sur, qu'ils désiraient écouter ceux qui leur en donnaient une explication et les croire. Cela les rassuraient. Je ne les blâme aucunement et si j'avais été à leur place j'aurais surement fait la même chose. C'est d'ailleurs ce que j'ai fait dans mon enfance, avec la religion catholique. Je ne me sens pas plus intelligente maintenant qu'alors, simplement j'ai eu le temps de réfléchir. Voilà. Je ne vois pas ce que je pourrais vous dire de plus. Sinon encore bien merci. A bientôt peut être sur d'autres sujets? Qui sait?

Venons-en à "Mistigri". Et bien j'aime aussi votre pseudonyme. J'adore les chats! Et je vois très bien dans ma tête un chat nommé Mistigri. Il traverse mon jardin, noir entre les tulipes rouges, digne et majestueux...Bon je m'égare! Vous avez commenté ce que j'écrivais au sujet de livres ésotériques. Je suis désolée que vous ayez pu croire que je méprisais les gens et que j'étais hautaine dans ma façon d'écrire. Si vous me connaissiez vraiment, cette idée devrait vous faire rire. Mais voilà, je suis franche et directe dans la vie et aussi dans ce que j'écris. Je pourrais mettre des gants pour donner mon avis mais ce n'est pas possible pour moi de faire ça. J'aurais l'impression de mentir. Ce n'est pas du tout pour cela que je crois avoir raison. Ce n'est pas La Raison, c'est simplement mon avis et je n'ai pas la prétention qu'il soit autre chose. Il n'engage que moi. Je parlais dans ce texte des livres ésotériques. Si je m'insurgeais, c'est en raison du tort que des charlatans peuvent faire à des personnes dans la peine. Vous avez parfaitement raison de dire que les morts que nous avons aimés sont en nous. Je le dis aussi, si vous lisez ce que j'ai écrit. Mais je ne peux concevoir que des soi disant médiums fassent tourner les tables et  se manifester des esprits frappeurs ou autres. C'est de l'arnaque et rien d'autre. Je ne méprise nullement les personnes qui croient ce genre de chose et tant mieux si elles y trouvent une consolation quelconque. Je peux parfaitement les comprendre. J'ai perdu ma mère quand j'étais encore bien petite et à cette époque, j'aurais donné n'importe quoi pour un signe d'elle depuis l'autre coté du miroir! Je respecte absolument les avis des autres, même quand, à part moi, je ne les partage pas. Encore merci, cher (ou chère?) Mistigri pour votre commentaire. Je vais tout de même essayer d'être un peu plus, disons diplomate dans la façon dont je rédigerai mes avis pour ne faire de la peine à personne. Je suis quelqu'un de gentil, vous savez. Je n'y suis pour rien, je suis née comme ça. Encore bien merci. A bientot peut être une discission sur un autre sujet? Marie-Claire

17:46 Écrit par Marie-Claire Schùermans dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |