28/04/2010

J'étais assise au bord de l'Amblève...

J'étais assise au bord de l'Amblève…

 

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            J'étais assise au bord de l'Amblève et je lisais. Soudain, levant la tête, je vis un homme, habillé de bure, marcher vers moi. Il avait l'air très âgé, sa barbe était aussi blanche que l’auréole de ses cheveux, mais son regard pénétrant et ses yeux, brillaient d'intelligence. Sur ce sentier, le long de la rivière, peu de gens passaient et j'aimais cet endroit tranquille, le bruit de soie de l'eau, les reflets du soleil et des arbres, que les remous agitaient, comme le souffle du vent. Je posai mon livre sur le banc vermoulu, à mon coté, et regardai approcher cet homme, étrangement vêtu, qui vers moi s'avançait.

--"Enfant, me dit-il, l'Abbaye est elle proche? Je viens de loin, j'ai beaucoup marché. J'ai faim et je suis fatigué. L'hospitalité des moines est légendaire. J'ai hâte d'arriver."

--"L'hospitalité des moines? fis-je, interloquée. Il y a bien la cafétéria…"

--"Hâtons nous, dit l'homme, conduis-moi, enfant."

            Subjuguée, je me levai, oubliant mon livre, et je suivi le chemin vers la ville et l'Abbaye, l'homme sur mes talons. Au fur et à mesure que nous avancions, j'entendais des bruits de pics et de marteaux, des éclats de voix, des exclamations. Tiens, pensai-je aussitôt, les archéologues qui fouillent l'emplacement de l'ancienne église abbatiale ont probablement fait une découverte. Et je marchai plus vite, curieuse de connaître la cause de cette soudaine agitation. J'arrivai enfin, là où se dressait l'Abbaye, si bien rénovée depuis peu, près des restes de l'ancienne église et du nouveau chantier de fouilles. Alors là, (Croyez-moi ou pas, je n'en revenais pas moi-même!) ce fût le choc de ma vie : d'Abbaye point, d'église non plus, mais un énorme chantier. Des ouvriers colletaient des pierres sur des chariots branlants, d'autres piochaient avec ardeur dans la terre caillouteuse, certains se promenaient en déroulant un plan, brandissant une équerre gigantesque, discutant entre eux avec animation. Sur le coté, des madriers énormes attendaient, entassés. Je restai là, bouche bée. Que s'était il passé pendant que je lisais, tranquille, au bord de la rivière?

            A cet instant, parut un moine qui traversa le chantier à grands pas. Un gros chien le suivait. Il interpellait les ouvriers, jetait un œil sur leur travail et continuait son chemin vers les porteurs de plan et d'équerre. Il passa devant moi, sans me voir, en me marchant presque sur les pieds.

--"Qui est ce malotru ?" dis-je, effarée, et que diable se passe t’il ici?"

--"Cet homme s'appelle Remacle, me dit soudain mon compagnon, qui m'avait rejointe. Il est malvenu de ta part d'invoquer ici le Diable. Ce chantier est celui de la fondation de l'Abbaye et de son église. Le Diable, m'a-t-on dit, essaya il y a peu, de tout détruire, avec une pierre énorme qu'il portait sur son dos.  Oh, bien entendu, Remacle l'en empêcha, par ruse."

            Que me racontait cet homme ? Tous les enfants de Stavelot connaissent cette légende. Les gens de Wanne ont même essayé de nous la voler. C'est pourquoi deux "Pierres du Diable" se dressent sur les collines, de part et d'autre de l'Amblève. (Bien sûr, c'est la nôtre la vraie !). Quel rêve étrange étais-je en train de vivre ? Je fermai un instant les yeux, espérant, quand je les aurais ouverts, voir l'Abbaye et les ruines de l'église telles que je les connaissais.

            Mais ce fût en vain. Quand je les rouvris, je vis le même spectacle et l'homme insolite, qui semblait rire dans sa barbe. Je le regardai, éperdue, ma raison vacillant. Il se mit à rire tout de bon, et, me prenant par la main, me conduisit sur la colline, où la ville s'élevait par étage, maisons à colombages, façades cachées sous l'ardoise, toits gris et petites rues aux pavés inégaux. Nous arrivâmes sur la place, où se dressent le Perron et sa fontaine murmurante. Je me retournai vers ce qui, un peu avant, n'était qu'un chantier bourdonnant et je vis, stupéfaite, l'Abbaye et  l'église, avec son clocher qui atteignait le ciel, et l'immense portail d'entrée. Un cortège arrivait par le Chatelet, passait sous l'arvô et entrait dans la cour. Des gens surgirent soudain autour de nous. Ils s'interpellaient, disant que c'était leur Prince Abbé revenant de voyage. J'appris ainsi qu'il possédait des Abbayes en d'autres endroits, qu'il était le conseiller de l'empereur et passait son temps à courir d'ici à là, tantôt à la cour de l'empereur, tantôt à Corvey, ou  en Italie, à Byzance même, disait-on autour de moi. Mais il préférait Stavelot, où il était né. (Comme je le comprenais ! J’ai cette ville dans la peau. Mais je m'égare). J'écoutais, je regardais et ne cherchais plus à savoir comment et dans quel repli du temps j'étais soudain tombée.

--"Il ne reviendra pas de son prochain voyage", me glissa mon étrange compagnon, " Il a ramené ce jour les derniers trésors qu'il a trouvés ou fait faire, pour la gloire de son Abbaye bien aimée".

--"Qui est cet abbé ?", demandai-je, tout en pensant que j'aurais dû le savoir.

--"Wibald" me fût-il répondu.

            La mémoire me revint d'un coup, bien sûr Wibald ! En ce moment même l'Abbaye abrite une exposition sensationnelle à son sujet. Je l'avais visitée, pas plus tard qu’ hier. Et maintenant il venait d'arriver, bien vivant ! Je regardai mon compagnon avec effarement : qui était-il ? Comment, avec lui, me promenai-je dans le passé de ma ville? Tout compte fait, pensai-je, pourquoi ne pas en profiter ? J'exprimai alors le désir de voir cet Abbé.

--"Allons-y", dit-il. Je cru voir une lueur de malice dans son regard, tandis qu'il me répondait. Nous descendîmes vers l'Abbaye  et nous entrâmes sans problème par la porte de la bibliothèque. Nous gagnâmes  le cloître et soudain, je me retrouvai en plein dans l'exposition et, devant moi, je vis la tombe ouverte de l'Abbé Wibald et ses ossements poussiéreux.

            Je crois que je deviens folle, pensai-je. Un café bien fort devrait remettre les choses à leur place dans mon cerveau brumeux. Je pris le chemin de la cafétéria et me heurtai à un cortège de moines qui marchaient en chantant des psaumes en Grégorien. Un Abbé les suivait, avec sa mitre et sa crosse. On dirait Saint Popon, pensai-je. Puis je me rendis compte qu'en fait, il ressemblait furieusement au buste-reliquaire à l'effigie du saint que j'avais pu voir souvent, porté en procession, avec la châsse de Saint Remacle et d'autres trésors de l'église Saint Sébastien, lors des Fêtes Septennales.  Il en avait le même regard innocent et les bonnes joues rondes et roses. Quand un enfant se portait bien, chez nous, il était toujours une grand-mère pour dire, avec admiration, qu'il avait une mine de Saint Popon. 

            J'avais de plus en plus besoin d'un bon café, cela devenait presque une obsession. Il semblerait que mon compagnon  avait le pouvoir de lire mes pensées. Nous nous trouvâmes, à l'instant, assis dans la cafétéria. Devant moi fumait un café bien noir et lui, tranquille, savourait une "Brune de St Remacle", à petites gorgées.  Je regardai autour de moi. Tout était à sa place : le comptoir avec les serveurs qui essuyaient des verres, d'autres personnes qui lisaient ou rêvaient devant leur tasse. On entendait des conversations feutrées, puis un éclat de rire. –"On dirait qu'il va pleuvoir" dit quelqu'un. Un petit garçon s'approchait, avec un Blanc Moussi de bois,  qu'il agitait comme une marionnette. Sa maman venait sans doute de l'acheter, au shop du musée.

            Le café me fait du bien, pensai-je. Je crois bien que j'ai rêvé. A ce moment, l'homme étrange m'entraina dehors.

 Ce que je vis alors n'étaient pas les ruines habituelles et bien arrangées de l'église abbatiale, avec les tronçons de colonnes et le chœur figuré par des élévations de béton. C'était des ruines encore fumantes, des pans de mur effondrés, un amas de pierres et de débris de vitraux. Seule restait debout la tour d'entrée, d'où s'envolaient des oiseaux, effrayés et criards.

–"La révolution est passée par ici" me dit mon compagnon. "Tous les trésors amassés par Wibald et les Princes Abbés qui lui succédèrent, sont maintenant dispersés dans le monde entier. Les moines ont sauvé ce qu'ils ont pu mais, hélas, il y en avait tant !"

            Etourdie, j'avançais comme une somnambule. Nous avons traversé les ruines et gagné la ville. On entendait des flons-flons et nous vîmes passer devant nous une foule joyeuse diversement habillée,  entraînée par des musiciens tapant fort sur leur tambour et soufflant dans leurs instruments brillants, les joues rouges et gonflées. Je me retournai vers les ruines de l'église et je ne vis plus que la tour dressée et des pigeons qui fuyaient, réveillés par le bruit. Parmi les participants à la fête, j'aperçu un jeune garçon qui entrainait une fillette,  habillée comme les danseurs de Maclotte, avec des bottines noires, une jupe de serge, un foulard coloré sur son chemisier, et sur la tête, un barada, bordé de dentelle. Ils riaient tous les deux et, laissant là le cortège, ils disparurent au tournant d'une rue. Je ne sais pourquoi, un  nom me vint à l'esprit : Guillaume Apollinaire. Ce garçon, c'était lui et la fille, la Mareye du poème, j'en avais la conviction. J'aimai cette idée de les avoir vus. Ils devaient courir vers la forêt, là haut sur la colline, peut-être se rouler sur la mousse, et s'embrasser, la bouche barbouillée de myrtilles. Sans doute cueillerait-il là ce brin de bruyère pour cette fille qu'il ne reverrait pas. Demain, à l'aube, il partirait,  à la cloche de bois.

Une charrette passa, tirée par un cheval fait de mots qui s'écrivaient sur le bleu du ciel. Plus rien ne pouvait à présent m'étonner après tous ces évènements, vécus en cascade désordonnée. J'avais vu Remacle et Wibald, Popon et  maintenant Apollinaire, alors pourquoi pas ce cheval qui trottait sur ses jambes en écriture renversée?

             Avec mon compagnon, j'ai vu bien d'autres choses, bien d'autres gens : les tanneurs près des étangs gelés et les tanneries aux toits de guingois sur leurs murs en colombages; les paysans coupant le foin, rentrant leurs vaches; les gens de la ville qui couraient à leurs affaires;  j'ai vu l'hiver tout blanc et l'été sur les collines; le soleil se lever et se coucher un grand nombre de fois, allongeant les ombres des arbres sur les prairies rousses ; j'ai vu la vallée se noyer dans le brouillard et rendre toutes choses fluides et immatérielles ; j'ai vu la pluie faire reluire les toits d'ardoise des maisons, glisser les pavés sous les pas et sauter pieds joints dans les flaques, où la lune se regarde, effarée, entre deux nuages gris. J'ai vu des jours sombres, entendu des bruits de bottes, des tirs de mitraillette et des cris de douleurs. J'ai vu ce que m'avaient raconté ceux qui avaient échappé aux massacres. Je me suis assise sur le bord de la fontaine, sur la place, et j'ai pleuré.

            L'autre, celui qui m'avait suivie, (ou emmenée, je ne savais plus !) me prit par la main. –"C'était hier, dit il, et nous sommes demain". Où donc est aujourd'hui ? pensai-je, tandis qu'il m'entraînait dans la ronde des Blancs Moussis, soudain apparus. J'ai dansé avec eux autour du perron, les cheveux  remplis de confettis.

             Je me suis retrouvée, assise sur un vieux mur moussu et j'ai contemplé la ville à mes pieds.  Je la voyais au fil du temps, changeante mais toujours la même, avec les mêmes gens, habillés autrement mais si semblables à eux-mêmes. Je me suis dit que j'avais de la chance d'habiter ici. Je ne m'étonnais plus de rien, ni de mon compagnon étrange. Il me suivait dans mes rêves ou me prenait dans les siens. Hier, aujourd'hui, demain, je ne savais plus où j'en étais et cela m'était égal.

            J'ai ouvert les yeux au bord de l'Amblève. Mon livre gisait sur le banc, à coté de moi et l'eau coulait dans l'ombre, avec un bruit de soie. Le soleil, au couchant, éclairait encore le haut de la colline et les toits du village de Somagne.

Comme le temps a  passé ! dis je tout haut, j'ai dû m'assoupir. Et d'un coup me revint tout ce  que j'avais cru voir. Ce n'était donc qu'un rêve, pensai-je.

            Mais, comme je tournai la tête, vers le sentier qui borde la rivière, je cru voir s'éloigner la vague silhouette d'un homme très vieux qui marchait d'un bon pas, la barbe et les cheveux dans le vent.

 

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07:44 Écrit par Marie-Claire Schùermans dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Dors, mon enfant, dors j'aime, j'aime.

Écrit par : anne-marie | 01/05/2010

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