10/04/2010

La Lettre


La lettre

 

Cette nouvelle contient une part de vérité. En évacuation, en 1940, nous avons vécus un temps dans un endroit semblable et maman  a bien reçu un jour cette lettre

Dans cette nouvelle les personnages sont imaginaires quoique j’aie vraiment décrit papa et les sentiments qui nous unissaient. Je me suis mise à la fois dans le personnage de la petite fille et dans celui de la mère.

 Ce jour‑là, Mère reçut une lettre ...

 Nous habitions sur la dune, dans une maison de bois. Nous n'avions là, ni voisin, ni ami, nous ne connaissions personne. Le chemin d'Arcachon venait mourir à notre porte, et, derrière nous, un sentier, courant à travers les pins, menait à l'océan. J'entends encore sa grande voix qui enflait à mesure que nous en approchions. Mon coeur battait de bonheur et d'effroi au spectacle de ses vagues si hautes, du gris à l'infini où le ciel se noyait et de l'écume blanche qui me léchait les pieds.

 La plage était déserte en ces heures troublées. Seules les mouettes y laissaient la trace éphémère de leurs pas. Souvent, je restais là, immobile, à faire couler le sable entre mes doigts, m'emplissant les yeux de rêve et de beauté, comme on boit à une source. Je suivais le vol léger des oiseaux marins, portés par les caprices du vent. J'imaginais une voile blanche à l'horizon et je voyais au loin surgir des îles.

L'un de nous venait alors me chercher. Je suivais, docile, sur le sentier, racontant des choses sans importance, tandis que mon esprit restait sur la plage à regarder le soir endormir le soleil.

Y avait‑il longtemps que nous habitions là, au bout du monde, au bord du rêve ? Qu'est le temps pour un enfant ? Il vit chaque seconde comme une bienheureuse éternité.

 J'étais née au bord d'un fleuve sage, coulant, paisible, entre deux murs. Mon horizon était fait de collines, avec des maisons partout, et ma plage, de rues tranquilles bordées de magasins dont j'apercevais les vitrines en me haussant.

Soudain, la guerre nous avait emportés au loin, pour nous laisser, dans un remous, sur cette dune, à des années lumière de chez nous.

Je me souviens de notre départ. Le ciel était bleu, presque blanc, au‑dessus de la ville. Le soleil chauffait déjà le toit de la voiture. La guerre avait un goût de vacances. Nous étions partis au petit matin. Mon frère conduisait, Mère me tenait sur ses genoux et mes soeurs se serraient derrière au milieu des paquets. En me retournant, j'avais vu mon père sur le seuil, en uniforme, devenir de plus en plus petit jusqu'à ce qu'un tournant nous le déroba.

Le voyage nous sembla très long et les choses que nous vécûmes, effrayantes à bien des égards. Cependant, Mère était là. Près d'elle, nous n'avions pas peur. Finalement,  après combien de jours ?...  nous arrivâmes dans cette maison, hors du monde, hors du temps.

 Endormie la veille dans la voiture cahotante, j'ouvris sur l'aube des yeux étonnés, couchée dans un lit douillet. Par la fenêtre ouverte me venait une senteur puissante d'iode et de sel. Un calme depuis longtemps oublié, emplissait mes oreilles de silence. Il me semblait qu'un ouragan nous avait déposés là, comme du bois flotté sur la plage, après la tempête. Depuis ce jour, nous vécûmes heureux en cet endroit. Père nous manquait, bien sûr.

Cependant, avec son calme et son courage tranquille, Mère recréait autour de nous l'univers de notre maison perdue. Comme par miracle, nous avions à manger tous les jours. Il y avait des choses que nous pouvions faire et d'autres pas. Mon frère taquinait mes sœurs, tout comme autrefois chez nous. Mère nous grondait si nous n'étions pas sages. Jamais dans son regard nous ne vîmes l'ombre de l'angoisse qui étreignait son cœur. Qui dira la puissance d'amour des gestes ordinaires ? Mère, tout simplement, remettait autour de nous les choses à leur place et la guerre ne nous parvenait que comme une rumeur lointaine. Nous vivions dans une bulle.

 Mon frère partait le matin travailler dans une ferme. Il nous rapportait des œufs, du lait, du beurre. Mes sœurs avaient emporté leurs livres de classe. Tous les jours, elles prenaient leurs leçons sur la terrasse. Assise dans un coin avec ma poupée, j'écoutais Mère expliquer tout avec patience.

J'étais avide d'apprendre. Ce qui était écrit me fascinait. J'aurais tout donné pour savoir lire. Hélas On me trouvait trop jeune. Pour me consoler, je me racontais des histoires et j'écrivais à Père des lettres d'amour sur le sable de la plage, que seul le vent comprenait, avant que les vagues ne les effacent.

Les jours se suivaient sans heurts. La guerre nous avait oubliés.

Jusqu'au jour où Mère reçu cette lettre.

 Pourtant, il me semblait bien improbable que quiconque connut notre adresse et le lieu de notre refuge.

Nous étions en train de déjeuner sur la terrasse. Mon frère avait congé. Mes sœurs se chamaillaient tandis que Mère riait d'une sottise que j'avais probablement dite.

 Alors, nous avons vu cet homme, à vélo, venir vers nous sur le chemin d'Arcachon. Sans me demander par quel miracle, j'imaginais que ce serait par là qu'un jour Père nous rejoindrait. Nous resterions alors ensemble pour toujours dans la maison sur la dune.

J'aimais Mère par‑dessus tout. Mais d'autres liens m'attachaient à lui. Il me paraissait si grand, fort comme un arbre. Ma main tout entière disparaissait dans la sienne quand nous marchions ensemble, un pas pour lui, trois pas pour moi. Il était bourru et tendre, comme un ours bienveillant. Sa grosse moustache me chatouillait le cou quand il faisait semblant de me manger, à mon délicieux effroi. Il me prenait sur ses genoux et me racontait des histoires quand je me glissais dans son bureau pendant qu'il travaillait, au mépris des tabous les plus sévères. Lui seul avait la patience de répondre à tous mes "pourquoi ?" Oui, Père me manquait mais je croyais fermement qu'il allait bientôt venir.

 C'est pourquoi je cru d'abord que c'était lui, là‑bas, sur ce vélo, qui arrivait enfin.

J'avais imaginé depuis longtemps la scène : En le voyant, Mère dirait : "Ah, mon Dieu! Robert!"  Mon frère se lèverait vivement en rougissant très fort. (Il adorait Père comme un dieu mais il en avait une peur irraisonnée). Mes sœurs ouvriraient en chœur une bouche identique et stupéfaite. Moi, je ne dirais rien. Je resterais assise à le regarder venir et c'est sur moi que se poserait d'abord, avec quel amour ! le regard tendre de ses yeux bleus.

Mais l'homme à vélo, qui venait d'Arcachon, nous était inconnu.

Il tendit une enveloppe à Mère, sans rien dire, et s'en fut si vite que nous aurions pu croire que nous l'avions rêvé s'il n'y avait eu cette lettre.

Mère avait gardé son visage habituel, à peine avait‑elle eu l'air étonné. Comme si ce fut pour nous très ordinaire de recevoir du courrier. Cependant, son cœur avait cessé de battre tandis qu'elle ouvrait l'enveloppe en s'efforçant de ne pas trembler. Dépliant la lettre, elle sembla s'y reprendre à plusieurs fois pour la lire et nous vîmes son regard, soudain affolé, courir d'une ligne à l'autre. Personne ne bougeait. Mon frère était devenu tout blanc. Les mains de mes sœurs s'étaient subrepticement unies sous la table. Moi, je tenais sottement ma tartine à mi‑chemin de ma bouche ouverte. Il me semblait que nous resterions toujours comme cela, soudain pétrifiés par le pouvoir maléfique de cette chose écrite dont nous n'avions cependant pas encore connaissance.

 Enfin, Mère posa la lettre sur la table et se leva sans rien dire. Elle descendit lentement l'escalier de la terrasse et prit le sentier qui menait à la plage. Nous ne bougions toujours pas, paralysés. Je me souviens qu'alors, une mouette passa au‑dessus de la maison en riant. Mon frère nous regarda comme quelqu'un qui s'éveille. Il prit la lettre, y jeta un coup d’œil, la passa à mes sœurs qui la lirent très vite, à leur tour. Ils se levèrent en l'abandonnant sur la table et partirent en courant rejoindre notre Mère. Personne à ce moment, n'avait paru se souvenir que j'existais. Je restai seule avec ce papier qui me brûlait les yeux et que je ne savais pas lire. Nous étions tellement heureux, il n'y avait pas cinq minutes.

Pourquoi avait‑il fallu que cette lettre arrive, et que voulaient dire les mots écrits que j'essayais d'épeler sans parvenir à leur donner un sens ?

 Les autres ne revenaient toujours pas. J'étais toute seule avec cette lettre de malheur.

 Il me vint à l'esprit qu'il me fallait, comme Mère, remettre les choses à leur place. Il fallait, en quelque sorte, remonter le temps, revenir à cette minute où rien n'était encore arrivé, où la lettre n'avait pas encore de réalité. Il fallait donc qu'elle ne soit plus là quand les autres reviendraient. Que faire ? La rendre à cet homme qui l'avait apportée ? Il était déjà loin, peut‑être à Arcachon Quelque chose me disait de ne pas aller par-là : la guerre y était, pensais‑je. Oui, mais puisque la lettre venait de la guerre, ne fallait‑il pas la lui rendre pour nous en débarrasser ?

 Sans réfléchir davantage, je me mis en route, l'enveloppe serrée dans ma main. Combien de temps ai‑je marché ? Il faisait un temps lumineusement beau. Il y avait des fleurs sur les talus : des coquelicots, des marguerites et de merveilleux papillons posés dessus comme des bijoux. On entendait "zonzonner" les insectes dans l'air léger.

Je voyais sur la route miroiter des mirages à cause de la chaleur. Des oiseaux, très hauts, passaient en criant. Tout était tellement paisible ! Où donc était la guerre ?

Je finis par arriver sur une plage que je n'avais jamais vue. Elle entourait un bras de mer dont je voyais au loin l'autre bord. L'eau léchait l'estran d'une langue paresseuse. Une compagnie de mouettes vaquait à ses occupations sans faire attention à ma présence. Elles se laissaient porter sur l'eau ; presque immobiles, ouvrant parfois une aile, comme une voile.

 J'avais oublié pourquoi j'étais là. Il n'y avait personne alentour. Le sable était doux et chaud entre mes orteils. Fatiguée, je me couchai, ouvrant les yeux sur le ciel où dérivaient de petits nuages blancs ; j'imaginais qu'il était un miroir gigantesque où se reflétaient la mer et les oiseaux ; je ne savais plus où était le haut et où était le bas. Je me sentais dériver, moi aussi, vers d'improbables rivages.

Peut‑être ai‑je dormi ? En tout cas, j'ai du fermer les yeux un moment. Je me souviens du paysage aux couleurs inversées (comme sur le négatif d'une photographie) qui dansaient derrière mes paupières closes. Sur le tout flottait, souriant, le visage de mon père.

 Alors me revint brusquement le souvenir de la lettre.

 Un moment, j'espérai l'avoir perdue. Mais je la trouvai près de moi, sur le sable. Qu'allais-je en faire ? Je fus tentée de creuser un trou pour l'enfouir. J'imaginais déjà les crabes la grignotant, signe par signe, jusqu'au dernier petit point. Ou bien, la déchirerais‑je et confierais‑je les morceaux au vent ? Il les emporterait loin sur la mer. Sur quel rivage atterriraient les mots inconnus et maléfiques ? Etrangement, je ne pouvais me résoudre à rien. Quel lien subtil y avait‑il entre cette lettre et moi ?

 A ce moment, j'entendis mon frère crier mon nom. Il fallait que je me décide.

Une idée me vint en voyant ma poupée assise à côté de moi sur le sable (elle ne me quittait ni de jour, ni de nuit) : je cachai la lettre sous sa robe.

 En apparence, rien ne changea dans les semaines qui suivirent. La bulle s'était à nouveau refermée sur nous. Mais je sentais son extrême fragilité.

Je sus que Mère cherchait la lettre. Curieusement, personne ne songea à me demander si c'était moi qui l'avais prise ! A des bribes de conversations entendues le soir, par la fenêtre de ma chambre, je compris que Mère aurait voulu écrire à ceux qui la lui avaient envoyée. J'ignorais dans quel but. Je pensais alors que nous resterions dans la maison sur la dune tant qu'elle ne l'aurait pas retrouvée. Je ne désirais pas autre chose, car j'espérais toujours que Père viendrait nous rejoindre.

 Cependant, lorsque je voyais Mère si triste, malgré les efforts qu'elle faisait pour nous le cacher, j'étais tentée de lui rendre la lettre. Une fois ou deux, j'essayai même de lui dire où elle se trouvait. Mais elle ne m'écouta pas, perdue de plus en plus souvent dans un rêve où nous n'avions nulle part.

 Personne ne semblant plus faire très attention à moi, je passais mon temps sur la plage, face à l'océan, ou sur la dune près de la maison quand il y avait trop de vent. La lettre, sous la robe de ma poupée, pesait bien lourd ! J'aurais tant voulu savoir ce qu'elle contenait !

 Je décidai alors d'apprendre à lire. Je connaissais depuis longtemps les lettres grâce à un abécédaire rempli d'animaux aux noms étranges (comme Zébu ou Wapiti). Mon frère me l'avait lu si souvent que je le connaissais par cœur. J'avais aussi d'autres livres illustrés. Je réussis sans peine à épeler, mais je n'arrivai pas à relier les lettres entre elles pour faire naître les mots. Quelque chose m'échappait. Je n'osais en parler à mon frère de peur qu'il ne devine mon secret. Mère était inaccessible.

Avec prudence, j’entreprit mes sœurs l'une après l'autre quand d'aventure elles n'étaient pas ensemble. Dociles et gentilles, elles me lisaient sans étonnement les mots des livres que je leur montrais. Bientôt, un déclic se fit dans ma tête . J'eus la clé de la lecture.

 Pour être certaine de ne pas me tromper, après avoir lu quelque chose à part moi, je demandais à mes sœurs, d'un air innocent, ce qui était écrit là. C'était devenu pour moi un jeu merveilleux. Je faisais des progrès rapides. Quelle joie quand je m'aperçus que non seulement je savais lire mais que je comprenais ce que je lisais ! J'emportais mes livres sur la plage ou dans les dunes et je ne tardai pas à savoir les lire en entier

Bientôt, je me risquai même à emprunter ceux de mes sœurs. Parfois, je les voyais de loin en secouer les pages remplies de sable. Mère les grondait pour leur manque de soin. J'avais des remords, certes, mais je gardais mon secret. J'étais si contente que j'avais presque oublié pourquoi j'avais entrepris ce travail ardu.

Un après midi, sur la plage, à l'abri des regards, je décidai enfin de lire la lettre. Les mots étaient difficiles. Je mis du temps à comprendre. Mais quand j'eus terminé, je regrettai aussitôt amèrement d'avoir appris à lire !

A travers un rideau de larmes, je voyais Père, debout sur l'eau, s'éloigner de moi de plus en plus, devenir petit, petit, se noyer et disparaître. Mon regard incrédule fouillait l'horizon où le ciel vide rejoignait la mer immobile et nue.

Un temps infini passa. Ou bien, juste une minute ?

 Machinalement, j'avais remis la lettre en place. Je me levai en frissonnant. Sans raison, j'avais froid tout à coup. Je tournai le dos à l'océan et pris lentement le chemin de la maison. Le vent était tombé. Le soleil glissait sous les pins une lumière oblique. La journée alanguie n'en finissait pas de finir.

 Je ne sais pas pourquoi je n'ai parlé à personne. Je crois que je leur en voulais parce qu'ils ne m'avaient rien dit. Plus silencieuse qu'une petite souris, je me réfugiais dans les coins où l'on ne pouvait me voir. J'observais les autres. Ils vivaient en apparence comme si la lettre n'avait jamais existé. Pourtant, je savais qu'elle était dans leur tête. Chaque mot qui la composait semblait posséder une vie propre. Mais quelle que soit la manière dont ils se mélangeassent, ils voulaient toujours dire la même chose. Et cette chose, je n'arrivais pas à la supporter. .

 Je ne riais plus, je mangeais du bout des lèvres. Je restais éveillée de longues heures, la nuit. Mon cœur faisait un tel bruit que je n'entendais plus rien d'autre. Mère était inquiète. Elle pensait que je couvais quelque chose. J'aurais voulu lui crier que je savais.

Mais j'avais commencé à me taire et maintenant, je ne pouvais plus parler.

 L'été touchait à sa fin. Parfois, à l'aube, la brume de mer envahissait la pinède. Comme un doigt sur une vitre embuée, les rayons du soleil l'effaçaient. Il ne restait sur l'herbe qu'un voile humide que la chaleur léchait. Mon chagrin s'engourdissait. il dormait d'un oeil dans ma tête, roulé en boule comme un gros chat. Je n'osais bouger. Un rien aurait pu le réveiller. Je n'allais plus sur la plage. Couchée, les yeux ouverts, il m'arrivait de rêver que j'avais rêvé la lettre. Je m'inventai un nouveau bonheur fragile dans lequel la maison sur la dune tenait le premier rôle.

 Il arriva un jour où mon frère revint plus tôt de son travail. J'étais assise là haut sur la dune avec un livre mais je ne lisais pas. Je regardais couler le sable entre mes doigts. Le soleil en illuminait les grains qui brillaient comme des diamants minuscules. Le cri de ma mère, puis ceux de mes sœurs me firent lever d'un bond. Mère embrassait mon frère en riant, mes sœurs pleuraient. Je pensais qu’ils étaient tous devenus fous.

 Le lendemain, on chargea la voiture. Je regardai disparaître dans la poussière de sable et la buée de mes larmes la maison sur la dune.

 Bien plus tard, quand nous arrivâmes enfin chez nous, ce fut Père qui nous ouvrit la porte ! Tandis que les autres lui sautaient au cou, je m’évanouis sur le trottoir en lâchant ma poupée. Quand je revins à moi, ils me regardaient tous les cinq comme si c’était la première fois qu’ils me voyaient. Père tenait la lettre en main. Il avait un drôle de sourire.

 « Tu n’es pas mort à la guerre ? » fis-je d’une toute petite voix.

« Tu vois bien que non » répondit-il.

 Puis il ajouta en toussotant :"Je crois, hum ! hum…...,je crois qu’il est grand temps que je te mène à l’école ! "

 

 13 la lettre

Fin

 Marie-Claire

07:20 Écrit par Marie-Claire Schùermans dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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