19/10/2009

Le chat Botté

On peut lire les contes comme on veut. Ceci est ma façon de lire l'histoire du Chat Botté.

9 le chat botté

 

             Il était une fois un chat qui n'aimait pas les souris. Quoique ne dédaignant pas le blanc de poulet ou quelque poisson savoureux, il préférait les nourritures de l'esprit et passait le plus clair de son temps à la bibliothèque municipale. Il s'y glissait la nuit par un soupirail, gagnait l'étage et lisait jusqu'à l'aube tous les livres qui lui tombaient sous la patte.

           Que dites-vous? Les chats ne savent pas lire? Comment ça, ils ne savent pas lire? Qu'en savez-vous? Etes-vous déjà allé la nuit à la bibliothèque municipale? Non? Moi non plus d'ailleurs! Pourtant, je vous assure, ce chat-là, il lisait très bien! C'est la souris de mon ordinateur qui me l'a dit! C'est très savant, une souris d'ordinateur. C'est fou ce qu'elles savent faire, ces souris-là! Les ordinateurs font absolument tout ce qu'elles leur ordonnent de faire. C'est bien simple, sans sa souris, un ordinateur est tout à fait perdu.

              Oui, bon, je m'égare! Où en étions-nous? Donc, ce chat lisait jusqu'à l'aube tous les livres, les uns  après les autres. Et puis il courait à toutes pattes rejoindre le moulin où il habitait. Parce que normalement, son métier était d'attrapper les souris qui grignotaient la toile de jute des sacs de grains pour les trouer et se  régaler de leur contenu, ce qui ne faisait pas l'affaire du meunier. Arrivé au moulin, le chat se glissait sous l'escalier et feignait de dormir. Il espérait que les sacs  ne seraient pas troués mais il y en avait toujours un qui l'était! Alors, le meunier cherchait le chat pour lui donner une raclée. Il avait même défendu à ses fils de lui donner à manger pour l'obliger à attrapper les souris. Mais qu'en pouvait ce pauvre chat s'il ne les aimait pas? Ca vous plairait à vous qu'on vous oblige à manger des souris?

Bon d'accord! Vous n'êtes pas des chats! Mais il y a surement une chose ou l'autre que vous ne mangeriez sous aucun prétexte, je ne sais pas moi, des lentilles ou de la soupe aux choux par exemple!

           Alors, le chat du meunier serait mort de faim  si son plus jeune fils ne l'avait nourri en cachette. Les autres fils l'injuriaient et lui donnaient des coups de pieds à l'occasion, mais le plus jeune partageait tout avec lui, même son dessert.

          Cependant, un certain jour, le meunier se prit les pieds dans un sac et descendit l'escalier du moulin en vol plané, la tête la première. Voilà le moulin sans meunier! Qu'arriva-t-il alors? Le fils aîné hérita du moulin et son cadet hérita de l'âne. Il ne resta au plus jeune que le chat!

           Les deux aînés unirent leurs héritages pour faire tourner le moulin: l'un était à la meule et l'autre transportait grain et farine sur le dos du grison. Ils n'avaient que faire d'un chat qui ne mangeait pas les souris et d'un frère qui passait son temps à rêver.

 Le plus jeune s'en alla donc, tout triste, suivi du chat trottinant, la queue dressée comme un cierge. Ils marchèrent tous les deux jusqu'au bord de la rivière et s'assirent dans l'herbe, songeurs. Qu'allaient-ils devenir?

          Devant eux l'eau coulait, paisible. On entendait zonzonner les insectes. Le soleil faisait des clignettes entre les feuilles des saules. Un petit sentier serpentait en flanant le long du cours d'eau capricieux. Une canne avait fait son nid dans les roseaux. Dix beaux œufs verts se cachaient sous ses plumes. Elle jeta vers les intrus un regard inquiet. Mais ils ne bougeaient guère. Rassurée, elle reprit sa couvaison. Là bas un héron marchait dignement dans l'eau claire. Il faisait doux. Le chat, satisfait, ronronnait, couché en rond, la queue sur son nez. Mais le fils du meunier soupirait  en carressant son compagnon d'une main distraite.

          " Pourquoi soupires-tu?" dit tout à coup le chat, en s'étirant.  Le garçon ouvrit de grands yeux! "Tu parles?" lui dit-il, stupéfait!

            Le chat s'assit sans répondre et entreprit de se lècher la cuisse,  la patte arrière tendue vers le ciel. Ce qui permit de remarquer qu'il avait le bas des pattes blanc, comme s'il avait mis de chaussettes.

"Ce ne sont pas des chaussettes, dit aigrement le chat, ce sont des bottes." (Il avait toujours désiré avoir des bottes! )

           "Je n'ai pas rêvé! Tu parles." fit le garçon."Tu n'avais jamais rien dit avant."

           "C'est que je n'avais rien à dire" répondit le chat en baillant, comme s'il ne venait pas de faire sa sieste. Puis il reprit : "Je t'ai entendu soupirer. Pourquoi?"

           "Hélas! N'as-tu pas compris que nous voilà dehors, obligés de mendier notre pain et de dormir à la belle étoile, comme des clochards?"

           "C'est certainement ce qui nous attend, répondit le chat, si nous restons à paresser au bord de l'eau. Debout! Marcher nous donnera peut-être des idées."

Subjugué, le garçon obéit. Il se leva et ils prirent ensemble le chemin de la ville proche.

           C'était une ville entourée de ramparts, avec des portes aux quatre points cardinaux, des portes de chêne, garnies de gros clous.Une grille, relevée à cette heure, en renforçait la sécurité. On en voyait les pointes menaçantes au dessus de sa tête quand on franchissait les portes dont les battants étaient ouverts pendant la journée. Des gardes nonchalants jouaient aux dés dans un coin, jetant un coup d'œil distrait sur les passants.

           Le garçon et le chat entrèrent dans la ville. C'était jour de marché. Il y avait un monde fou: des paysans avec des paniers remplis de légumes, une laitière avec son pot de lait sur la tête, des oies, des poules, des moutons, des petits cochons roses. ( Non, il n'y avait pas de raton laveur! On n'est pas en Amérique ici! D'ailleurs, à l'époque où se situe mon histoire, on ne l'avait pas encore découverte. Sauf, bien entendu, ces cachotiers de Vikings qui ne l'avaient dit à personne.)

            Le chat sauta sur l'épaule du garçon. Il craignait qu'on lui marcha sur la queue et, de plus, un chien de berger lui avait lancé un de ces regards…On peut être courageux sans être téméraire.  Les deux amis déambulèrent un bon moment entre les étals. On vendait de tout: une femme vantait les œufs de ses poules, une autre vendait des paniers, un bonimenteur proclamait que ses potions guérissaient tout, même la peste, le choléra et le sale caractère de votre belle-mère. Des étals de nourritures odorantes firent saliver le garçon: il avait le ventre vide. C'est alors qu'un homme pressé bouscula un jouvenceau qui portait un panier rempli de patés chaud. Les patés en profitèrent pour se sauver entre les pieds des passants. Ils ne furent pas perdus pour tout le monde. Nos amis se retrouvèrent bientôt sous le porche de l'église, se gavant de patés qui leur brulaient la langue. Ils riaient de l'aubaine et le garçon se sentait déjà mieux.

         " Ce n'est pas tout, ça," dit enfin le chat en lissant sa moustache. " Il nous faut trouver un logement."

             Ils marchèrent encore au hazard des rues. Le garçon avait le nez en l'air. Il admirait la flèche de la cathédrale qui pointait comme un doigt vers le ciel. Il trébucha sur une manne et s'étala au milieu d'une avalanche de linge malodorant. La lavandière l'avait posé là un moment, le temps d'acheter une brioche à l'étal d'un boulanger.

            Confus, il se mit en devoir de réparer son étourderie en ramassant ce qu'il avait fait tomber.                                                          

           "Heureusement que je n'avais pas encore lavé ce linge" dit en riant la lavandière. "Il appartient au roi et à sa famille."

           "C'est vrai?" dit le garçon admiratif.

            La lavandière se rengorgea:" Personne ne lave et ne repasse aussi bien le linge que moi, dit-elle, et la reine me confie même ses habits les plus précieux. Par exemple, cette chemise de dentelle appartient à la princesse. Pauvre petite princesse," ajouta-t-elle! "Elle est bien malade en ce moment."

         " Qu'a-t-elle donc?" questionna le garçon.

           "Personne ne le sait," répondit la lavandière," Elle ne quitte pas son lit et refuse de manger. Mais , "dit-elle,"je dois me dépêcher! Le travail ne se fera pas tout seul"

          Gentiment, le fils du meunier se proposa pour porter la manne jusqu'au lavoir. La lavandière était ravie. Ils s’en allèrent en devisant, le chat sur leur talons, la queue dressée, et les oreilles aussi. Il ne perdait pas un mot de la conversation. Il apprit de la sorte que le roi avait promis une forte récompense à quiconque trouverait le nom de la maladie de sa fille et parviendrait à la guérir. (A entendre la lavandière, il commençait à s'en faire une petite idée qui se mit à lui trotter dans la tête et à le chatouiller derrière les oreilles). Non, la princesse n'avait pas mauvaise mine. Elle avait un air boudeur plutot. Elle refusait de répondre aux questions de ses parents angoissés.

             Le lavoir accueillait de nombreuses commères. Elles travaillaient, les  bras nus et rouges, frottant, tapant le linge avec vigueur. Elles firent place à la lavandière royale et la taquinèrent un peu à cause de la présence du garçon.

            Le chat s'établit sur un muret, assez loin pour ne pas être éclaboussé, mais assez près pour ne pas perdre une miette des conversations. Il feignait de dormir au soleil, clignant des yeux d'un air patelin. Il apprit de la sorte que le boulanger cherchait un apprenti et qu'un fameux médecin d'une ville lointaine avait été requis pour soigner la princesse. On attendait le retour du messager du roi, avec l'espoir qu'il précéderait de peu le disciple d'Esculape.

           Le fils du meunier aidait gentiment la jouvencelle à tordre les draps brodés et à les étendre pour qu'ils sèchent. Tout naturellement, il prit  le panier, sentant bon le frais, pour le porter jusqu'au palais du roi.

         Passant devant la boulangerie, le chat y entra, nonchalant, et se frotta contre les jambes de la boulangère en ronronnant. "Quel beau chat" dit-elle" Je me demande d'où il vient et ce qu'il veut."

        "Il vient mendier" répondit son mari, dédaigneux.

 Mais il eut alors la surprise de sa vie: le chat, assis dignement, la queue enroulée sur ses pattes se mit à lui parler!

        " Ne me prenez pas pour ce que je ne suis pas," lui dit-il," je viens au contraire vous tirer d'affaire : votre apprenti s'est sauvé hier avec la servante du voisin. Je vous en propose un autre, sérieux, travailleur et ne demandant pas plus que le gîte et le couvert pour lui, et pour moi, cela va sans dire. Je ne vous dis pas que je compte manger les souris qui grouillent dans votre grenier, j'ai l'estomac fragile. Cependant, j'ai assez d'autorité pour les prier d'aller ailleurs porter leurs valises. Je gagnerai de la sorte ma subsistance." (Il se vantait, bien sur! Il ne faisait peur à personne, et encore moins aux souris!)

          Revenu de sa stupeur, le boulanger accepta pour autant que l'apprenti l'aggrée. Le chat fila au petit trot pour rattraper le fils du meunier. Il le rejoignit comme il disait au revoir à la lavandière, devant la porte du palais du roi.

         " J'ai trouvé un logis et de quoi manger pour nous deux" lui dit-il quand la mignonne l'eut quitté. "Tu entres dès ce soir en apprentissage. Mais ne t'en fais pas, cela ne durera pas longtemps, ou je ne m'appelle plus le chat botté."

          Ainsi fut fait, le boulanger lui trouvant bonne mine et la boulangère ses yeux bleus attendrissants.  La nuit venue, on logea les compères dans la soupente du toit, après leur avoir donné un souper copieux. Le garçon s'endormit de suite. La tabatière était ouverte. Le chat s'y faufila et sauta dans la ruelle. Il avait assez dormi pendant la journée. Ce soir, il avait à faire au palais.

          A la porte, le garde rêvait à sa belle en regardant les étoiles qui s'étaient donné rendez-vous là haut, par cette belle nuit d'été. Le chat lui fila entre les jambes sans qu'il s'en aperçut. Il eut tôt fait de trouver son chemin le long des couloirs, se glissant dans la pénombre, sans faire de bruit. Il arriva de la sorte devant la chambre de la princesse.  Une servante étourdie l'avait laissée entrouverte. Il entra comme chez lui. La princesse était assise dans son lit et mangeait de bon appétit des brioches dorées.

        "Tiens, tiens," dit le chat, "on m'avait dit que vous étiez malade! A ce que je vois, cela ne vous coupe pas l'appétit!"

          La princesse sursauta. Etait-elle en train de rêver? Un chat qui parle! Là, dans sa chambre, assis sur la carpette! Elle ferma précipitament les yeux et les rouvrit au bout d'un instant, espérant ne plus le voir.

         Mais non, il n'avait pas bougé. Il la regardait d'un air narquois. " Alors comme ça, vous jouez la comédie! Je m'en doutais à voir vos bonnes joues roses." Et il sauta sans façon sur le lit.

          " Je suppose, reprit-il, que ce ne doit pas être très amusant de rester au lit par ce beau temps. Même la nuit est douce. J'ai vu une  étoile filante en venant ici. Si nous allions sur le balcon? On en verra peut être encore une et vous pourrez faire un vœux!"

         "Pourquoi faire?" soupira la princesse."J'ai tout ce que je désire mais je m'ennuie abominablement. C'est pour cela que je reste dans mon lit. Plus rien ne m'intéresse!"

        " C'est donc plus grave que je ne pensais, " fit le chat. "Vous avez peut-être tout ce que vous voulez mais n'avez-vous pas envie de ne plus vous ennuyer?"

         La princesse en convint. Le chat l'engagea à se lever et à admirer le nuit depuis le balcon de sa chambre. Quelle belle nuit! Les étoiles brillaient sur le fond du ciel noir, comme des bijoux somptueux sur un drap de velours. Soudain, une lueur fugitive, comme une étincelle, un cailloux brillant lancé dans l'eau sombre d'un lac.

         "Faites un vœux, dit le chat, vite!"

        "C'est fait dit la princesse, mais je n'y crois pas."

         "Vous avez tort, ma chère! Je ne donne pas huit jours pour qu'il se réalise. Vous pourrez alors vous lever, manger, vous promener et dire adieu à l'ennui! "

        La semaine qui suivit ne fut pas perdue pour tout le monde. Tandis que la fille du roi boudait toujours et se gavait de brioches, une fois ses parents couchés, le chat se mit à raconter au garçon, l'une après l'autre, les plus jolies histoires qu'il avait lue à la bibliothèque. L'apprenti boulanger l'écoutait tandis qu'il touillait dans la pâte, enduisait les brioches de jaune d'œuf et enfournait le pain.  Quand une histoire était terminée, le chat filait à la porte du palais, se nichait sur un muret, fermait les yeux et ouvrait ses oreilles. Les potins de la cour n'eurent plus de secrets pour lui. C'est ainsi qu'il apprit que le messager venait de rentrer, avec la nouvelle que le fameux médecin le suivait de peu. Le roi avait décidé d'aller à sa rencontre. Il avait déjà commandé son carrosse et fouette cocher! Les chevaux l'emmenèraient à toute allure vers le lieu de rendez-vous.

         Heureusement pour le chat, il fallut tout de même un certain temps au roi pour se changer: il voulait faire honneur au savant, et aussi au cocher pour préparer les chevaux et le carrosse.

       Notre ami à quatre pattes les prit justement à son cou, enjoignit au fils du meunier de prendre la caisse de la boulangerie sous le bras et le chapeau du dimanche du boulanger, "celui qui a une plume" précisa le chat avec autorité, et de le suivre illico presto. Subjugué, le garçon obéit. Ensemble ils galopèrent, l'un suivant l'autre jusqu'à un petit pont sur la rivière. Là, le chat ordonna à son ami de se désabiller, de cacher ses habits dans un buisson, de se jeter à l'eau et de crier bien fort dès qu'il lui ferait signe.

       " Quoi qu'il arrive, dit-il, ne me contredis pas, et tu ne le regretteras pas."

        Là-dessus, le laissant faire trempette, il courut ventre à terre jusqu'au point de rendez-vous avec le savant docteur. Il était temps! Sa voiture se pointait en haut de la côte et descendait allègrement au joyeux tintement des clochettes ornant l'arnachement de ses chevaux. Le chat se précipita au milieu du chemin en faisant de grands gestes avec le chapeau du boulanger.

         Le cocher jura un bon coup et freina si fort que le savant médecin heurta du front le caisse du véhicule. "

        " Que se passe-t-il?" dit il avec colère.

        "Un chat, monsieur le docteur, c'est un chat."

         "Et c'est pour un chat que tu t'arrêtes ainsi, animal!" cria le savant.

         "Ne vous fachez pas comme ça, monsieur le savant médecin," dit le chat en s'avançant." Je suis envoyé par le roi de ce pays. Il vous remercie de votre diligence. Cependant votre présence auprès de la princesse n'est plus nécessaire. Tandis que le messager du roi allait vous quérir, soudain la fille du roi s'est levée et se porte en ce moment le mieux du monde. Le roi attribue à votre grand talent cette subite guérison : il a suffit que vous soyiez au courant de la maladie, et, par le biais de la pensée, vous avez guéri la princesse. Pour vous remercier, le roi vous fait remettre ce petit présent."

        Et le chat lui offrit, avec force courbettes et balayant le sol de la plume du chapeau, la caisse de la boulangerie.

        Le savant docteur fit faire demi tour à sa voiture et partit, bien content et surpris par cette miraculeuse guérison. "Je la ferai mettre dans ma publicité," se dit-il, "cela me fera surement de nouveaux clients."

         Il ne restait au chat qu'à rejoindre le fils du meunier, ce qu'il fit en un éclair. Le carrosse du roi était en vue.

          Il fit signe au garçon de crier aussi fort qu'il pouvait. Intrigué par ces cris, le roi fit stopper son véhicule. A ce moment le chat se précipita à la portière où l'on voyait la tête du roi, fronçant les sourcils.

         "Sire," dit le minet en otant son chapeau, "Le savant docteur vient de se faire attaquer par des brigands. Ils lui ont prit tout, même ses vêtements et ils l'ont jeté à l'eau."  Le roi donna ordre au cocher de sortir de la rivière le pauvre garçon grelotant et nu. Il le revêtit de son propre manteau et le ramena avec lui au palais, le chat sur ses genoux.

           Le fils du meunier était terrorisé! Quelle idée avait eu ce chat! Comment tout cela allait-il se terminer? Il voyait son avenir au plus noir. Pendant ce temps, l'autre ronronnait tranquillement, riant dans ses moustaches. Il avait gardé le chapeau du boulanger sur sa tête.

          Arrivé au palais, on conduisit le garçon à la garde-robe royale et on lui trouva des vêtements, un peu grand il est vrai, le roi étant plutôt enveloppé et le jouvenceau fluet.

      " Ne fais pas cette tête là" lui dit le chat en apparté,"Rappelle-toi que j'ai passé des heures  à te raconter des histoires. La princesse s'ennuie, c'est tout. Elle n'est pas vraiment malade."

        On l'amena ensuite dans la chambre de la Princesse.

Celle-ci, assise au milieu du désordre de son lit, les genoux sous son menton, regardait passer les heures avec mélancolie.

       "Voici le roi et le grand savant médecin Diafoirus" annonça le chambellan.

        "Quoi!" fit la princesse" Est-ce là un savant docteur?" Puis elle aperçut le chat et se tut. Si cet animal était là, il allait y avoir du nouveau et c'est justement ça qu'elle attendait.

        "Sire dit le chat, il serait préférable que vous laissiez  le docteur Diafoirus seul avec votre fille. C'est ainsi qu'il officie habituellement"

         Un peu inquiet tout de même, (ce savant avait l'air si jeune!) le roi sortit de la chambre, le chat sur les talons.

Le fils du meunier se demandait ce qu'il devait faire et la princesse attendait qu'il se décide. Ils restèrent quelques minutes à se regarder en silence.

        "Heu, finit-il par dire, vous vous ennuyez, je crois, et c'est ce qui vous rend malade."

       "Vous avez bien deviné," soupira la princesse. "Vous ne pouvez vous imaginer combien je m'ennuie."

        "Je ne vous comprends pas, il y a tant de choses amusantes à faire!"

        "Ah oui? Quoi par exemple?"

          Il ouvrait la bouche pour les lui énumerer, mais il la referma aussitôt. Ce qui l'amusait, lui, ne pourrait en aucun cas amuser une princesse! Il aimait se promener le long de la rivière, grimper aux arbres pour voler des cerises ou des pommes dans les vergers. Il riait quand arrivait le fermier furieux: il courait bien plus vite que lui! Il aimait voir le soleil se coucher dans un grand incendie de nuages, il aimait rêver sous les étoiles, en caressant son chat. Alors, il se tut.

      "Quel docteur vous faites!" se moqua la princesse." Et êtes-vous bien docteur, à votre âge?"

       Penaud, le garçon dut convenir qu'en effet il ne l'était pas! Et il raconta le quoi et le comment de sa vie, depuis la mort du meunier.

           "'Vous avez un  chat vraiment extraordinaire" fit la princesse. Donnez-le moi. Je ne dirai pas à mon père qui vous êtes en réalité et je me lèverai aussitôt le chat en ma possession. Le roi pensera que vous m'avez guérie et il vous payera une fortune."

      "Il n'en est pas question" répondit le jouvenceau. D'ailleurs cet animal est parfaitement libre de faire ce qui lui plait. Je ne considère pas qu'il m'appartienne. Il est mon ami et il reste avec moi parce qu'il le veut bien."

      "Réfléchissez! Vous êtes sans le sou, vous avez volé l'argent du boulanger, vous avez menti au roi. Vous serez pendu, à tout le moins, dans une heure, si vous vous obstinez."

         Sans répondre, le garçon se dirigea vers la porte.

        "Où allez-vous? " demanda la princesse.

         "Me rendre auprès du roi et tout lui avouer"

         " Je n'ai pas vu souvent quelqu'un d'aussi fou que vous! Je ne veux pas qu'on vous pende."

           La dessus, la princesse se leva. "Je vais beaucoup mieux, dit-elle, et c'est grâce à vous. Vous êtes courageux et fidèle à votre ami. Je vais essayer de trouver à m'occuper. Et si votre chat voulait bien venir me voir de temps en temps, je serais bien contente."

           Quand ils sortirent tous les deux du palais, le fils du meunier portait un sac très lourd, rempli d'écus sonnants. Sur ses talons, le chat trottait, la queue en l'air.   

            "Tu vois comme les histoires que je t'ai racontées  ont fait de l'effet sur la princesse" disait-il en se  rengorgeant.  Le fils du meunier ne le contredit pas. C'était tout de même   grâce à lui qu'il était tiré d'affaire! Ils se rendirent chez le boulanger. Le chat expliqua que son ami, loin d'avoir voulu voler la caisse, était au contraire parti à la suite de voleurs pour la récupérer. Ils reprirent leur service, l'un à la pâte et l'autre au grenier pour chasser les souris.   Ne le dites à personne, mais le chat passait ses journées à dormir et ses nuits à courir, si bien qu'il y eut bientôt un grand nombre de chats portant des chaussettes qui naquirent aux alentours. Devant cet afflux, les souris firent leur paquet et désertèrent la région.

                Quand le fils du meunier sût parfaitement cuire le pain, les brioches et les gâteaux, il acheta la boulangerie  avec les écus du roi, puis il épousa la jolie lavandière. Ils vécurent heureux et ils eurent beaucoup d'enfants.

             "Et la princesse?"  direz-vous.  Elle épousa un prince, comme il se doit et oublia cette histoire jusqu'au jour où un de ses enfants trouva un chaton portant des chaussettes, perdu dans un buisson du parc. La princesse, émue,  le  garda, en souvenir du chat botté.

 

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16:02 Écrit par Marie-Claire Schùermans dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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