18/10/2009

Pour Brigitte


Un moment de la vie de Marie
Brévent

 21 un moment de la vie...

                     Marie Brévent va mourir. Non! Ne pleure pas. La mort n'est pas triste à son âge. D'ailleurs, elle ne va pas mourir tout de suite. Peut-être demain? Ou dans six mois?

                 Parfois même, je me demande si Marie Brévent vit toujours,  à peine si elle se rend compte du temps qui passe entre le moment où le soleil se glisse entre les branches du hêtre, là, et celui où il allume les boules de cuivre de son lit, avant de se cacher derrière la colline. Elle reste des heures immobile, les yeux tournés vers le dedans. Des lambeaux de souvenirs s'accrochent aux buissons de son paysage intérieur, comme les oripeaux déchirés d'une fête ancienne : un éclat de rire... le baiser lumineux du soleil de juillet sur un plat de cerises... le crissement des skis sur la neige... des bribes de paysages... le bruit d'un torrent... la gifle glacée de l'eau sur son corps brun et ferme. Sa vie entière défile, coupée menu, macédoine de mémoire : pleine, féconde, créative, comme en témoignent ses mains, à présent gisantes sur son tablier gris. Vois, sous leur peau transparente et fine, papier de soie chiffonné, les petits chemins bleus où la vie coule au ralenti. Parfois comme un frisson agite ses doigts gourds. On dirait de doigts de dormeurs qui rêvent et se souviennent. Tout ce qu'ils ont touché depuis leur commencement les ont peu à peu façonnés. Aveugles petits bouts de chair bourgeonnant sur des embryons de mains, tendrement caressés par le liquide originel; petits doigts qui se crispent sur le sein maternel; mains avides de connaître, qui s'agitent malhabiles, explorent, pataudes, un fascinant univers. Expérience du chaud, du froid, de ce qui est rugueux: écorce, écaille; doux et velouté comme des feuilles neuves; râpeux comme la langue du chat, subtilement électrique comme son poil qui se hérisse.Terre grenue sous les doigts, sable fuyant, eau lumineuse, glaçon entre deux paumes serrées. Main-sens, mains sentiments : confiance des petits doigts perdus dans une main plus grande aux arrondis calleux ; tendresse d'une soudaine pression quand on se sent perdu au milieu du monde. Mains agiles, mains habiles, fil de laine qui glisse entre les doigts; crayon qui court sur le papier,  et les travaux innombrables accomplis tout au long d'une vie ;  mains qui se tendent vers d'autres mains, pour donner, pour aimer.

                  Dans un peu de temps, les mains de Marie Brévent vont mourir avec elle. Où vivra la mémoire de ce qu'elles ont fait? Quelle joue se souviendra de leur caresse? Peut-être diras-tu en voyant tel objet : c'est Marie qui le fit. Et puis un jours, quelqu'un dira : qui était Marie? Et il n'y aura personne qui pourra lui répondre. Ainsi d'une photo pâlie au fond d'un tiroir ou d'un nom sur la page de garde d'un livre.

                 Mais le souvenir a de multiples façons d'exister : il est des enfants dont on dit qu'ils ne ressemblent à personne : d'où leur sont venus ces yeux là, ce petit nez et ce sourire qui n'appartient qu'à eux? Quelqu'un « d'ailleurs » doit rire en contemplant son reflet sur leur visage!

                 Marie Brévent n'est pas encore morte, même si sa vie tient à peine à un souffle, comme la flamme incertaine d'une lampe à beurre, qu'un simple courant d'air peut  éteindre ou ranimer. Quand ses enfants vont la voir, à chaque fois, ils ont un choc en entrant dans la chambre : est-ce bien là leur mère ou une autre personne? L'ombre de l'ombre de quelqu'un qu'ils ont aimé? Ils la reconnaissent cependant à la façon qu'elle a de les regarder, comme si elle voulait les apprendre par cœur, trait par trait, pour se souvenir quand elle sera là-bas. Peut-être décidera-t-elle de mourir quand elle sera sûre de ne rien oublier d'eux! Quand les yeux fermés, elle pourra voir leur visage sans le moindre flou. Leur visage d'hommes et de femmes mûrissant mais aussi, à travers lui, tous les visages qui furent les leurs au long de leur vie, depuis le jour lointain où, émerveillée, elle a contemplé la figure minuscule et fripée de son enfant premier-né. Le jour lointain? Mais non, c'était hier. Contre sa poitrine, elle sent encore la chaleur du petit corps, la douceur de plumes des fins cheveux contre sa joue. Elle sourit de sa bouche édentée et contre elle se blottissent ses enfants tout petits et leurs enfants à eux, fraternellement mêlés.

               Ils sortent de la chambre l'un après l'autre, songeurs. Nous reconnaît-elle encore? Mais à chaque fois, quelque chose de chaud et doux les traverse. Ils ne savent pas que c'est leur corps qui se souvient. Quand Marie Brévent mourra, ils seront orphelins, tout grands soient-ils, eux qui ont déjà passé le milieu de leur vie.

 Tu m'ennuies! Tu écris des choses tristes...

Mais non, voyons! La mort n'est pas triste. Si tu aimes la vie, tu dois aimer la mort qui en est la chute naturelle. Comme se suivent les saisons, ainsi les âges. Et combien trouve-t-on le printemps merveilleux après un long hiver!

               Quel mystérieux printemps se prépare là-bas pour Marie? Car elle va mourir bientôt. La chose est sûre. Elle a peine à marcher du lit au fauteuil. Elle oublie son repas sur un coin de la table. Silencieuse, les yeux ouverts sur ce que nous ne pouvons voir, elle poursuit au long du jour son rêve immobile.

« Marie, Marie, resteras-tu sans rien faire jusqu'au soir? Ne vois-tu pas le soleil faire des clignettes entre les feuilles? Resteras-tu dans ta chambre par ce beau jour? »

            "Qui parle de la sorte? Je suis Marie Brévent, je suis très vieille et je vais mourir. A peine puis-je me tenir sur mes jambes, si maigres que la peau se décolle et pend, comme des bas sans élastique."

              « Tu veux rire, Marie! Prends-moi la main. Courrons au jardin désert. Vois, la grille est ouverte et le chemin nous fait signe... Il nous conduit vers le bois aux délicieux mystères. Sous leur chapeau pointu, les sapins se promènent immobiles, à travers des rêves confus de futurs improbables. Sous tes pas, le sol couvert de mousse, plie comme du caoutchouc. Le lumineux printemps pétille dans l'air comme des bulles. Au sous-bois, le faon hésite sur ses jambes peu sûres et le lapereau étonné, au sortir du terrier, cligne de l'œil au soleil de mai. »

               "Quel pouvoir as-tu, toi qui m'entraîne? J'ai dix ans de nouveau et des cheveux de lune. Comme elle est loin de moi cette Marie Brévent si vieille, qui meurt à petits pas dans sa chambre close! Par les sentiers, nous courrons, sauvages et libres, comme les bêtes du bois. A travers les relents de la dernière averse, l'odeur des champignons se faufile. Dans les flaques immobiles, les jeunes fougères mirent leur crosse d'évêque parmi les reflets bleus et blancs du ciel qui dérive à nos pieds. Je regarde à l'envers et je ris, prise de vertige entre deux univers."

 Ainsi, Marie Brévent au bord de sa vie.Où est le haut, où est le bas? Où est le rêve, où est la réalité?

            "Hélas, tu m'as oubliée au milieu de la chambre et je me noie sans bruit dans le fond dérisoire d'un verre d'eau. Où es-tu, petite fille aux cheveux de lune? Le soir descend derrière les carreaux. Un oiseau chante tristement. Verrai-je encore l'aube? Sur le jardin désolé sont passées les saisons de ma vie: le printemps, si loin, et l'été des jours heureux, l'agonie de l'automne et la mort de l'hiver qui hurle dans les branches nues.

                Pesamment, Marie Brévent s'est assise. Un poids l'oppresse, fait d'angoisse et de solitude. Le miracle tout à-coup vient de cette main dans la sienne: petite et menue entre ses doigts tremblants.

                " Ne crains rien Marie, ma sœur, mon amie. La mort est un éclat de rire. »

                Si tu vois Marie Brévent dans son fauteuil près de la fenêtre, tu peux croire qu'elle dort toute la journée, les yeux ouverts. Elle est là... et elle n'y est pas. Elle a dix ans au jardin de novembre. Le vent la soulève comme une plume au milieu des feuilles. Elle s'envole par-dessus les barrières comme Mary Popins. La réalité (quelle réalité?) ne l'atteint plus que par instant.

                  Par la magie d'une petite fille, Marie Brévent n'a plus peur de mourir. Elle vit mille choses impossibles. Hier, aujourd'hui, demain se mélangent. Ceux qui la soignent avec bonté pensent qu'elle déraille. Ils ne savent pas qu'elle essaye simplement de mourir sans se cogner la tête en sortant.

            Sagement la petite fille s’est assise sur le lit.

« On est bien dans ta chambre, Marie. Dehors, décembre se traîne, nu et mouillé. Tu entends la pluie qui frappe au carreau? C'est joli comme une musique. Raconte-moi une histoire... "Il était une fois... "

                  Et les enfants de Marie Brévent sont assis en rond autour d'elle. Ils ouvrent tout grand leurs yeux pour mieux voir l'Oiseau-Mage qui traverse la chambre avec un bruit de soie. Vite! La princesse a frappé dans ses mains. Dans la pomme d'or sont rentrés pêle-mêle, l'oiseau, le château blanc, la colline et les enfants avec leurs grands yeux ronds.

                    Ferme les yeux et savoure à ta guise les choses que tu as aimées: le lait chaud, les tartines et le miel, la crème sur les fraises, le jus des cerises, les pêches savoureuses, la peau étoilée des pommes rouges que tu faisais briller sur la manche de ton tablier, et les gâteaux d'anniversaire...  Tu te souviens des goûters de communion? A quelle tarte veux-tu encore goûter, Marie? Tartes aux prunes, aux abricots, rondes comme des roues de charrette, ou la "Doreye" de chez nous, aux riz et macarons? Tu ris, Marie, et tu manges en n'y pensant pas, la fade nourriture, au long des jours lugubres.

               La porte s'est ouverte et sans bruit, sur son cheval, la prince est entré. Il emporte Marie. Par la fenêtre, la petite fille aux cheveux de lune leur fait de grands signes.         

Quel âge as-tu Marie?

 Tous! Tous les âges sont bons pour aimer. Et de toi, mon petit prince, j'aime tous les visages.

              Sais-tu quel âge a cette vieille, assise à sa fenêtre?

Elle a vingt ans entre les bras de celui qu'elle aime. Sur le grand lit défait, ils sont couchés, main dans la main. Sous les draps froissés, on devine leur deux corps nus, tendres et apaisés...Le soleil de juillet brille entre les rideaux tirés que le vent doucement agite, tandis que la vie au plus profond d'elle-même commence d'exister.

                 Marie Brévent ouvre les yeux sur le demi jour de la chambre : Son fils est là, devant elle; celui qu'elle vient de faire avec son jeune mari. Elle rie de tout son coeur. Cela fait un drôle de bruit, à mi-chemin entre le hoquet et les sanglots. Son vieux torse maigre en est tout secoué.

             "Je n'ai pas rêvé, dit Marie. Dieu merci, je n'ai pas rêvé."

               Non, Marie Brévent n'a pas rêvé sa vie. Dieu merci, elle l'a vécue, pleinement, je dirais: en connaissance de cause. Elle ne sait pas, Marie, comme il est rare de vivre ainsi les yeux ouverts, de jouir de chaque instant, de savourer, sucer, mâcher le temps avant qu'il  ne passe. Cela fait mal, parfois, diras-tu. Si tu jouis intensément de tes joies, si petites soient-elles, ne vas-tu pas souffrir intensément de la moindre égratignure?

                  C'est vrai, tu as raison, mais Marie aime assez la vie pour la porter dans ses bras comme un enfant. Un enfant aussi fait parfois souffrir. Voudrais-tu n'en pas avoir?

                   Pourquoi Marie Brévent vit-elle toujours dans sa chambre close? La sombre mort hésite, qui la tient dans sa main, fragile, prête à l'écraser comme l'oiseau entre les mâchoires du chat. Le temps s'écoule sur la pointe des pieds pour ne pas déranger. Assise entre deux vies, elle flotte entre des réalités parallèles qui se rapprochent, s'éloignent et s'entrecroisent comme un ballet au ralenti.

             Marie qui a tant pensé aux autres, n'a soudain plus qu'elle pour meubler ses pensées. Elle se regarde et ne se reconnaît pas. Fallait-il qu'elle atteigne les portes de la mort pour voir enfin son propre visage?  Elle regarde avec étonnement cette vieille, assise à sa fenêtre. Elle voit ses cheveux comme une auréole autour de sa tête, son visage plein de bonté, ses yeux clairs encore vifs sous les paupières tombantes, et ce demi sourire qui flotte entre deux rides. Pas le sourire mystérieux de la Joconde. Un sourire tout simple qui est là comme chez lui, qui restera le dernier signe visible de Marie.

            Comme le sourire du chat de Chester, on ne verra plus que lui quand Marie Brévent aura passé la porte du non-visible. Il flottera encore longtemps entre les murs de la chambre quand elle sera partie....

           Dehors, le jardin de l'hiver est mort sous la neige.

          Marie Brévent se prend d'amitié pour la vieille qui la regarde. Elle se demande, quand sortiront les crocus, si elle sera toujours là pour les voir. Un attendrissement l'étreint qui lui fait venir les larmes. Ainsi aura vécu Marie, pour mourir dans la solitude.

          Mais n'est-on pas seul, en réalité, dès le moment de sa naissance? Préoccupée  des autres, Marie n'y avait jamais pensé. Songeuse, elle regarde l'hiver se promener à pas feutré dans le jardin dépouillé. Un grand désir de printemps envahi son vieux cœur. Hélas! Ses forces la quittent et le brouillard l'entoure. Fallait-il qu'elle arrive si loin sur le chemin pour se perdre?

                 Marie Brévent va mourir. C'est une question d'heures, peut-être de minutes. Pauvre chose légère, elle repose sur son lit trop grand. Pas un pli sur le drap où sont posées ses mains blanches. Un rauquement sort de sa poitrine. Ses yeux, étrangement, sont grands ouverts et brillent. Dehors, le brouillard, lentement s'étire et s'effiloche. Une lumière diffuse le traverse et le rend irréel. Peu à peu, les formes des choses émergent: les arbres scintillants de givre, la barrière, le chemin, puis la forêt au loin, où s'accrochent aux sapins des écharpes grises et la colline, enfin, inondée de lumière. A la demande de Marie, on ouvre la fenêtre. Plus rien, en ce dernier moment, ne peut lui faire de mal! Un air léger pétille.

           " Ça sent le printemps, " dit quelqu'un. Peut-être Marie? Non. Pour Marie Brévent, tout est fini.

              Sur le grand lit, son corps menu pèse à peine. Pour elle aussi le brouillard a disparu. Ses yeux se sont ouverts sur un paysage nouveau. Marie Brévent, petite fille aux cheveux de lune, a quitté sa robe chiffonnée. Par la fenêtre ouverte, elle s'élance en riant vers un printemps que tu ne connais pas.

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11:37 Écrit par Marie-Claire Schùermans dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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