16/10/2009

Le voyage à Copenhague

Voyage à Copenhague

 

Grand Prix de la Nouvelle 1983 de « Femmes d’Aujourd’hui » Prix du Jury. Publié dans le magazine.

 

Un jour, j'ai quitté ma maison pour aller à Copenhague

 

I

l faut d'abord que tu saches comment c'était chez moi,  comment c'est resté dans ma tête.

Imagine une maison avec les portes et les fenêtres ouvertes sur le dehors, sans clé et sans rideaux.

La lumière de "l' Ailleurs" y rentre à flots.

Celle du "Dedans" attire les enfants perdus, les gens tristes, les solitaires.

Ceux qui entrent ne le regrettent pas, ils sont attendus. Ils reçoivent ce qu'ils sont venus chercher, sans   qu'on leur pose de questions. Il y a toujours un lit quelque part pour celui qui est fatigué, une oreille attentive pour écouter n'importe  quoi ; l'affamé se pousse avec nous autour de la table, une table longue, longue et des enfants nombreux : "Tes fils comme des plans d'oliviers...". Ils sont  tous grands.

Ils parlent, rient, se chamaillent.

Et moi, petite souris entre papa et maman, je regarde et j'écoute.

Papa partage et distribue la nourriture : c'est la guerre.

S'il vient quelqu'un de plus, la part dans les assiettes est plus petite. Mais celle du cœur...

Parce que, tu vois, l'amour, l'amitié, plus on donne, plus on en a. J'ai appris cela chez moi, dans ma maison, il y a longtemps.

 

 

Et pourtant, un jour, je suis partie pour Copenhague.

 

I

magine encore, s'il te plaît: il y a du monde partout, dans toutes les pièces. Si je veux être seule, je me cache en dessous du piano à queue. J'y reste des heures, avec ma poupée, à raconter des histoires dans ma tête. Je les lui chuchote à l'oreille.

Elle ne comprend pas, mais cela m'est égal. Mes histoires sont pour moi.

Parfois maman joue du Bach.  Je retiens mon souffle et je mets les mains à plat sur la caisse pour entendre même avec mes doigts. C'est merveilleux.

Je vois les pieds de maman sur les pédales. Je me souviens très bien de ses souliers bruns à lacets, et des bas de soie sur ses jambes.

Ne dis rien.

Je sais bien ce que tu penses: j'aurais dû sortir de là‑dessous et regarder, la couleur de ses yeux,  la courbure de son nez, la forme de sa bouche, la façon qu'avaient ses paupières de tomber un peu sur le côté pour lui donner des yeux qui descendent, tu vois, comme les miens.

Regarder pour me souvenir, pour apprendre par coeur, par coeur, tu comprends ?

Pour quand je serai si loin d'elle, là‑bas, à Copenhague...

Mais je ne l'ai pas fait. je ne me souviens que de ses souliers, seulement de ses souliers.

 

Imagine, je t'en prie: ici, c'est la guerre. Tu ne l'as pas connue. Tu ignores la peur de l'effrayant inattendu.

En fait, l'inattendu, c'est amusant.

Pas à ce moment: il a la couleur grise des uniformes, le bruit des bottes, le sou­rire disparu d'une petite fille avec une étoile jaune. Il crie dans une langue inconnue, sonne à la porte après le couvre‑feu : qui est‑ce? le fugitif que l'on recherche? ou bien celui qui va le trouver?

 

Et puis, le nuit, il y a des avions. Ils font un bruit de chat qui ronronne. Quand je dors, je ne sais pas bien si ce sont des avions, le chat ou mon ventre qui gargouille. Quand la sirène mugit, la peur commence à sortir. Elle dormait au fond de moi comme un bébé sage.        

 

Elle sursaute et me mord, en avançant dans ma poitrine et dans ma gorge. Elle s'y roule en boule et m'étouffe. Elle empêche mes cris de sortir. Alors maman m'emmène à la cave avec une couverture.

Nous nous serrons dans les alcôves vides de bouteille, jusqu'à ce que l'alerte soit passée. Les autres enfants, ceux qui sont grands, partent sortir les gens des décombres des quartiers détruits.

Papa prépare sa trousse pour soigner les blessés. Je me coule prés de maman, dans le grand lit, en attendant qu'il revienne me déloger.

Imagine comme je suis bien. Non c'est impossible à imaginer. Qui d'autre aurait l'idée de se faire peur pour rire? Rien que pour se sentir immédiatement et pleinement rassurée par sa seule présence.

Je lorgne les ombres inquiétantes entre le mur et l'armoire. Elles avancent vers moi comme le diable et je ris silencieusement quand elles se rencognent sans pouvoir m'attraper. J'ai presque envie d'une autre alerte.

 

Qu'est  ce que je ferai s'il y a des alertes à Copenhague?

 

N

e crois surtout pas que j'ai pleuré sur le quai, quand le train est arrivé. J'aime partir. J'ai toujours aimé partir. Je suis très bien ici, mais c'est plus fort que moi. Il me faut voir autre chose. Qu'y a-t-il derrière le mur? Et derrière la colline? Et plus loin?

A certains suffisent la beauté de la colline, le vert des sapins, celui des prairies émaillées de vaches.

Et l'ombre des choses qui change et s'allonge au long des heures, des jours et des saisons. Moi je voudrais partir avec le soleil quand il se couche pour le voir se lever sur un autre horizon.

C'est pourquoi j'ai dit oui tout de suite pour ce voyage à Copenhague. Je ne savais même pas où c'était. Je ne connaissais du Danemark que les contes d'Andersen. Je me voyais partir, vilain petit canard, rester longtemps et revenir, ô merveille! Si grande que les autres enfants de la maison ne me reconnaîtraient pas à la descente du train : "Est-ce elle, notre petite sœur?  Mais oui, bien sûr!"

Maman, seulement maman ne serait pas étonnée. Et pourtant... je suis sûre qu'elle ne se doutait pas que je changerais à ce point. C'est trompeur le temps. Tu pars pour une année... tu as dix ans, des cheveux mal peignés, une jupe écossaise trop courte et voilà... Quel âge as-tu quand tu reviens?

 

Je crois que j'invente des choses, à présent. Où est le vrai, où est l'autre, faut-il dire le faux? Et qu'est-ce qui est vrai et qu'est-ce qui ne l'est pas? Ai-je eu vraiment une mère? Et alors, pourquoi est-ce que je ne m'en souviens pas? Ou bien serais-je la seule à m'être trouvée là brusquement quelque part sur la terre, sans sortir du ventre d'une femme? Tu sais, comme les enfants imaginent la naissance du petit Jésus : un moment, il n'y a rien dans la crèche et l'instant d'après, le temps de cligner les yeux, le voici tout rond et rose comme un petit cochon, qui sourit en tendant les bras.

Imagine-moi à Copenhague, et les gens me demandent qui est ma mère et comment elle est? Comment veux-tu que je réponde? Quand je ferme les yeux, je vois seulement des souliers qui appuient sur les pédales du piano. Ce qui me rassure tout de même : quelqu'un qui a des souliers existe, je suppose.

Tu vois comme j'y tiens, à maman. A croire que je ne peux pas respirer sans elle.

Et pourtant, je suis partie souvent, oh, pas loin. A gauche, à droite, dans la famille. Je pars en riant. Je t'ai dit comme j'aime ça. Le bruit du train, la vapeur qui sort en sifflant quand la locomotive attend en gare, le marchepied noir, l'odeur du wagon de bois, les portes qu'on ferme, le "Sois sage" qu'elle doit me crier depuis le quai, (toutes les mamans disent cela à leurs enfants quand ils s'en vont); le sifflet et le halètement du train qui part. Et puis je dodeline de gauche à droite en regardant monter et descendre les fils électriques sur le fond du paysage qui fuit. Je suis comme un chien qui a une laisse à enrouleur. Tu connais? Il court à perdre haleine. Il ne sent rien. La laisse se dévide, il est heureux, s'il pouvait le faire, il rirait (peut-être rit-il à sa manière?) Puis hop! Un coup sec. Il est arrivé au bout. Aussi longue soit la laisse, il faut qu'elle ait un bout. Le chien doit s'arrêter et suivre le fil qui se rebobine pour revenir près de son maître (Tout à coup, je me demande ce qu'il ferait si le maître n'était plus là, côté bobine).

 

Le fil qui me relie à maman est de longueur inégale.

Parfois je pars, je reste longtemps là-bas et cela ne me fait rien.

Comme au temps où j'allais à l'école chez ma tante, à la campagne. C'était la guerre, je te l'ai dit. Là, il y avait l'abondance des jours heureux oubliés! Du pain blanc, des œufs, du lait... Et le cochon Adolf qui mourut sans un cri, étouffé par une écharpe autour du groin. Sans compter les lapins innombrables que je gavais de feuilles de choux et les poules sans tête qui fuyaient vers les jardins voisins, dans un dernier sursaut. Je leur courais après dans les groseilliers. Je faisais mille sottises avec ma cousine Suzon.

Un jour, j'ai jeté le chat du haut du toit pour voir s'il retomberait sur ses pattes...

(si cela t'intéresse, il l'a fait, effectivement, et n'a reparu de deux jours à la maison dans sa frayeur).

Bref, c'était le paradis.

Mais il a fallu prendre le train du retour, dare-dare, malgré les bombardements et la disette en ville, le moment où je n'ai plus supporté d'être loin de maman. Le fil s'était sournoisement enroulé, sans que je m'en aperçoive. Je l'ai su quand j'ai dormi si fort et si tristement que je me suis oubliée dans mon lit.

D'autres fois, le fil est très court. Je rentre de l'école en courant. Malheur à moi si elle n'est pas à la maison. Je l'attends sur le seuil, sans bouger, ma mallette au pieds, mon caban sur les épaules. Rien, ni personne n'y peut.

 

Et pourtant, un jour, je l'ai quittée pour aller à Copenhague.

 

A

fin que je les oublie pas, tous les enfants de la maison m'ont donné des cadeaux. Penses-tu! Comment aurais-je pu les oublier? De leur part, cela aurait été plus vite fait.

Ne t'y trompe pas : ils m'aimaient. J'étais leur "chose" leur petite sœur. Mais j'aurais aimé être "quelqu'un" pour eux. Il aura fallu encore et encore du temps pour en arriver là!

Mais voilà, depuis ma naissance, ils s'occupaient du bébé que j'étais. Un bébé, est-ce vraiment quelqu'un? C'est un objet, bruyant peut-être, mais un objet. On le change, on lui donne à boire, on le met ici et là. Qui lui demande son avis? Peut-être qu'il sait lui qu'il est quelqu'un. Qui s'en soucie? Maman était malade, souvent, et fatiguée. La petite suivait les autres qui la prenaient partout avec eux pour que maman se repose. A six mois, j'ai failli me noyer dans la Meuse. Un des enfants m'avait mise dans une périssoire, tu sais, ce kayak minuscule et instable; et, tu ne me croiras pas, un jour ils m'ont même amenée sur le toit. J'avais quatre ans. Le pli était pris. Et pour longtemps. Quand je serai à Copenhague, ils seront étonnés que quelque chose leur manque, un peu comme un moustique qui vous a agacé des heures et qui disparaît soudain Dieu sait où.

 Vous le cherchez un moment et puis vous n'y pensez plus. Tu crois que j'exagère? Je me le demande, à voir leur attitude envers moi quand "cela" est arrivé. Ils n'ont rien compris. Peut-être est-ce mieux comme ça. Moi, je les regardais, je les admirais, je les aimais, je subissais leurs caprices, leurs gentillesses et leurs taloches, presque sans me plaindre. Ils étaient mes dieux tutélaires. Sans eux, la maison m'aurait semblé insupportablement calme et ma vie sans piment, je pourrais te raconter avec tendresse jusqu'à demain des choses sur eux. Leurs noms étaient pour moi comme une litanie. Je les récitais tout bas, les uns après les autres, comme un Tibétain récite "Mani". Je voulais, j'espérais, je désirais leur ressembler, être quelqu'un parmi eux, être l'un d'eux.

 

C'est pourquoi, j'ai voulu partir à Copenhague.

 

 

C

'est amusant de faire sa valise. Je la regarde, ouverte comme le bec immense d'un oisillon géant. Elle engloutira bientôt mes trésors, avec appétit d'abord, puis à la limite de l'indigestion. Je vais la gaver comme une oie. Je prends quoi? Ceci? Cela? Mes pauvres habits usés, rapiécés font un tas triste dans un coin. N'oublie pas que c'est la guerre, même si elle touche à sa fin.

 

 Et tous les autres enfants ont mis avant moi ces choses, parfois sous une autre forme : avec des morceaux d'une robe, on taille une jupe; et ainsi de suite, jusqu'au mouchoir.

 Je choisi les moins miteuses. Je me console à l'idée que "là-bas", c'est un pays de cocagne. Les gens qui m'ont invitées m'offriront peut-être des vêtements neufs, qui sait?

Et je mangerai  là, ces fabuleuses délices dont seul le nom m'est familier : chocolat, banane, orange...

Il est possible que maman supervise ces préparatifs. Je ne sais pas. Je ne sais plus.

Encore une fois, elle est malade.

Enfin, j'ai tout casé. Ma poupée chérie sera du voyage. Elle dort en rond, entourée de chaussettes. Et les cadeaux des autres enfants se cachent dans les replis des pulls et des chemises. Là-bas, je les alignerai dans ma chambre (en effet, tu n'en croiras pas tes oreilles : j'aurai une chambre pour moi toute seule), je les alignerai, dis-je, et je mettrai leurs noms dessous, en lettres rondes et belles.

La valise est fermée. Gonflée comme elle est, et serrée dans une large courroie, on pourrait croire qu'elle a mal aux dents. Je la regarde en me demandant si je n'oublie rien. J'oublie quelque chose et je ne le sais pas encore. J'oublie le fil.

 

 

 

Je pense à ces gens, à Copenhague, quelle langue parlent-ils? J'irai à l'école là-bas. Je suis tellement contente de partir que cela m'est égal, même s'ils parlent chinois. J'arriverai bien à le parler aussi. Il paraît que Copenhague est si loin qu'il faudra dormir dans le train. Tu te rends compte? Cela ne m'est jamais arrivé.

 

Enfin, enfin, j'ai quitté ma maison pour aller à Copenhague.

 

L

es autres enfants m'ont dit au revoir. Ils avaient l'air tristes de me voir partir. Je suis bien tranquille. Cela ne va pas durer. Ils ont l'air étonné que je ne pleure pas en embrassant maman dans son lit. Pourquoi pleurer? Dans un an, je reviens. Ce n'est pas si long! Au fond, que sais-je au juste de la longueur du temps? J'apprendrai bien vite que ce n'est qu'un élastique avec lequel on peut jouer, se prendre les pieds, sauter, tirer et se faire mal, parfois. Comme ce jeu qui fera fureur quand mes filles auront dix ans à leur tour. Papa m'a embrassée, sans dire un mot. Ah, si tu avais vu ses yeux! Comment n'ai-je pas compris?

 

Mais je pars à Copenhague et plus rien d'autre ne compte.

 

Je monte dans le train, toute seule. Pas dans celui de Copenhague. Celui-là, il part demain de Bruxelles. Je logerai ce soir chez une tante.

Maintenant, je ne sais pas si je vais continuer à écrire au présent. Peut-être vaudrait-il mieux employer le passé. Ne me regarde pas comme ça. Je sais, je tourne autour du pot. Du trou, je devrais dire. Dommage que je ne sois pas tombée dedans... Mais ce n'est pas un trou dans lequel on tombe... Je ne peux pas employer le passé, parce que ce passé-là, il sera toujours présent.

 

N'imagine plus. Tu ne pourrais pas. Ecoute seulement : le train de Copenhague vient d'arriver en gare. Sur le flanc des wagons, il y a des instructions :

 

"Train spécial à destination de Copenhague, Malmö, Stockholm".

 

Tous ceux qui vont y monter sont des enfants invités là-bas pour un an, comme moi. Tous sont petits, mal habillés, pâles. Ils en ont vu de toutes les couleurs au long de cette interminable guerre. Ils reviendront transformés, joufflus et roses, si grands qu'on aura du mal à les reconnaître.

Partout ils courent et se bousculent. Les parents les regardent entrer  et sortir des wagons. Ils tentent de les calmer. Ils crient et distribuent des gifles aussitôt suivies de longues embrassades. Les moniteurs se démènent avec des listes de noms. Les enfants inscrits ne sont pas là et ceux qui sont là ne sont pas sur les listes.

 Quand on a retrouvé les premiers, les moniteurs ont perdu leur papier dans la cohue. C'est à devenir fou.

Je les regarde sans les voir. Je suis déjà installée dans le train, à cette place près de la fenêtre que je vois depuis le quai. En pensée, le train démarre, il est parti.

 

Je suis partie pour Copenhague.

 

J

e monte enfin, ma tante porte la valise. Elle la met dans le filet. Des enfants s'agitent autour de moi. Ils se lèvent sans cesse et vont voir à la fenêtre. On crie des noms, encore. Je ne sais pas si je suis sur une liste. Cela m'est égal. Je pars. Tout à coup, on crie mon nom. Pourquoi, puisque je suis déjà dans le train? Je regarde vers le quai. Ma tante est toujours là. Elle pleure. A côté d'elle, je vois mon frère. Que fait-il ici? Il essaie de me dire quelque chose. Je n'entends pas : je vois les mots sur ses lèvres. Comme un automate, j'ai retiré ma valise et je suis descendue du train. Je n'avais jamais vu pleurer mon frère. Il veut encore parler. Je me bouche les oreilles et je ferme les yeux. Je ne veux pas savoir ce que je sais déjà : le fil que j'ai oublié s'est cassé, et il n'y a plus personne qui tient la bobine : à sa place, il y a un trou. Le trou... Un trou rempli de vide. J'ouvre la bouche pour crier. Et puis je la referme.

Le cri est parti remplir le trou. Il s'y roule en boule et n'en sortira pas, parce que le trou est à l'intérieur de moi et que j'ai refermé la bouche. Je l'ai si bien refermée qu'ils vont tous croire que je suis trop petite pour comprendre.

 

Le train de Copenhague est parti sans moi.

 

M

ais cela m'est égal. Je n'ai plus besoin d'y aller pour grandir. En une minute, j'ai fini mon long voyage.

En une minute, je suis devenue grande, même si j'ai toujours l'air d'avoir dix ans, avec ma jupe écossaise trop courte, et mes nattes mal peignées.

16:59 Écrit par Marie-Claire Schùermans dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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